6h.30 du matin, des rayons se faufilent dans la tente et se posent sur la chevelure à peine visible de ma voisine enfouie dans son sac de couchage. La nuit a heureusement été bien meilleure que les précédentes après que nous ayons enfin réussi à nous installer sur un terrain relativement plat, garant d’un sommeil bien plus réparateur… Je me trémousse pour m’extraire de mon duvet et enfile en frissonnant mes vêtements et mes chaussures. Malgré le soleil, les petits matins sont frisquets et humides en altitude. J’ouvre la tente et contemple éblouie le paysage au creux duquel se niche notre campement. Tout autour, des sommets arrondis tendus de velours vert servent d’écrin à quelques yourtes couleur crème.
Les moutons et les chèvres entassés à proximité dans des enclos circulaires attendent patiemment qu’on vienne les libérer pour la journée. Plus loin, nos chevaux paissent paisiblement au bord d’un cours d’eau. Sur une clôture sèche la peau d’une bête abattue peu auparavant.
A l’exception de notre cuisinier dont le hachoir s’active en rythme sec et régulier, tout le monde dort encore. Il faut dire que l’étape de la veille a été plutôt corsée avec notamment l’ascension sous une pluie battante d’un col à 3’600 m. dans un terrain très accidenté. Mais pas question de traîner sous la tente. Ce matin j’entends bien profiter du peu de temps à disposition avant le petit déjeuner et notre départ à cheval pour rencontrer nos voisins dans la yourte située 300 m. en contre bas.
J’aperçois la femme qui s’active près du tas de combustible (des excréments de bétail mêlés à de la terre) et m’approche d’elle tranquillement. Je l’observe, elle me sourit. Alors que je lui demande la permission de prendre quelques photos, elle acquiesce et tout en embarquant son chargement dans une caisse en bois, me fait signe de la suivre dans sa yourte.
N’oubliez pas de vous déchausser avant d’entrer!
Pas vraiment sûre d’avoir très bien compris, je la suis un peu gênée. L’intérieur, surchauffé par le poêle, est encore encombré des couches de la nuit. La femme entreprend de faire son ménage, pliant soigneusement les matelas et les empilant dans le fond. Lorsqu’elle a terminé, elle recouvre le tout d’une couverture ornée de roses puis déplace au milieu de la pièce la large table basse.
C’est la seule et unique fois où j’ai vu des chats à l’intérieur d’une yourte. En principe, les animaux restent dehors, à cette saison en tous cas.
Elle m’invite à m’asseoir sur un tabouret (un vrai luxe!) et me sert un bol de thé. Sur la table, elle place du pain qu’elle rompt en morceaux, de la crème et du sucre.
Ses deux plus jeunes enfants qui arrivent en bavardant s’interrompent intrigués en découvrant ma présence chez eux. C’est à ce moment que je regrette amèrement de n’avoir pris ni le kirghize ni le russe en option durant mes études car dans ce pays, mes différentes connaissances linguistiques sont totalement hors sujet. Du coup, je m’essaie au langage des signes, histoire de nouer la conversation et d’en savoir un peu plus sur mes hôtes.
Finalement je suis plutôt contente de moi car avec force mimiques et gesticulations, j’arrive à comprendre que la famille de Maryam (la maman) compte 5 enfants dont 2 adultes qui ont déjà quitté le nid. Les plus jeunes sont âgés de 7, 9 et 13 ans. Les Kirghizes se montrent également curieux à mon égard et détaillent longuement les photos de mes proches que je leur montre sur mon téléphone.
Le père de famille dont je ne suis pas fichue de me rappeler le prénom, 52 ans.
Jusque-là, tout va pour le mieux dans la plus chouette des yourtes. Je trempe allègrement mon pain dans la crème puis dans le sucre et en suis à mon 4ème bol de thé (tant que vous finissez votre tasse, on vous la remplit à nouveau) tout en savourant la chance que j’ai de me trouver là, lorsque soudain le chef de famille lâche à la fois grave et souriant:
Kumiss!
Les gamins ravis surenchérissent tandis que je me crispe sur mon tabouret… Maryam se lève et s’approche d’un tonneau en bois dont elle bat le contenu au moyen d’un grand bâton. Elle en extrait un liquide blanchâtre qu’elle distribue à tous. Me voila obligée d’ingérer la boisson favorite des nomades, le fameux lait de jument fermenté légèrement alcoolisé. Pour y avoir trempé les lèvres la veille, je sais que je n’aime pas ça mais là, pas question de me défiler, refuser serait un affront. Avec un sourire forcé et consciente de l’honneur que l’on me fait, j’avale tant bien que mal le breuvage aigrelet en veillant à ne surtout pas le finir pour éviter un deuxième service (mes intestins auront déjà bien assez de mal à s’en remettre comme ça…). Les enfants par contre ne boudent pas leur plaisir et réclament un autre bol.
Mais toute à ma dégustation et à mes bavardages « manuels », je n’ai pas vu le temps passer. Mes camarades cavaliers doivent déjà être en train de démonter les tentes. Avec moult remerciements « Rachmat« , je prends congé de la famille pour regagner au pas de course mon campement. Il est 8 h. et des poussières, j’ai passé un moment de rencontre, de partage et d’humanité comme j’ai rarement pu en vivre.
A notre départ à cheval une heure plus tard, les enfants auxquels j’ai offert de petites boîtes de crayons de couleur, m’attendront pour me tendre une fleur en feutre vert. J’en ai vraiment été très touchée. Hospitalité, gentillesse et générosité ne sont pas de vains mots en Kirghizie!
Le mode de vie nomade, banni depuis la sédentarisation forcée imposée par le pouvoir soviétique, est réapparu très rapidement dans de fortes proportions après l’indépendance en 1991. En fait, on devrait plutôt parler de semi-nomadisme puisque les Kirghizes vivent sous la yourte dans les pâturages d’altitude en été uniquement. L’installation d’une yourte ne prend que quelques heures. D’une superficie d’environ 20 m2, elle est composée de couches de feutre en laine de mouton, posée sur une armature en bois pliable. Si certaines ont des planchers, tel n’était pas le cas de celles où nous avons dormi ou que nous avons visitées. Cet habitat est très codifié. A droite de l’entrée se situe la partie féminine où se trouve généralement tout le matériel de cuisine alors que la gauche est réservée à l’univers masculin y compris la sellerie des chevaux et tous les éléments nécessaires à soigner le bétail. Le tyndynk, symbole du drapeau kirghiz, est une roue permettant de soutenir le toit et créant une ouverture centrale laissant la lumière s’infiltrer dans cet univers à l’odeur forte de moutons. Les couleurs vives des shyrdaks, tapis de feutre aux divers motifs, rendent l’espace intérieur chaleureux.
Reflets du tyndynk dans ma tasse de thé













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