Notre caravane se déploie en longue file indienne entre ciel écrasant et immensité minérale. Seul le roulis des cailloux sous les sabots de nos montures et quelques « Tchou, tchou… » scandés par les cavaliers pour les motiver, troublent le silence de la montagne. Partis le matin d’un vert et riant pâturage (Jailoo en kirghize), nous nous retrouvons quelques heures et centaines de mètres de dénivelé plus tard, dans un décor quasi lunaire tout de roches et de caillasse. Le chemin est ardu mais il en faut davantage pour émouvoir nos chevaux qui font la démonstration de leur parfaite assurance en terrain accidenté. Aucun ne trébuche, chaque pas est mesuré. Mieux vaut leur laisser les rênes longues et ne pas les gêner. Ils savent mieux que nous où mettre les pieds. La montée est longue, lente. Arrivés au sommet du col, nous mettons pied à terre pour admirer un instant la vue qui s’étend sous nos yeux et laisser souffler nos chevaux. Mais les nuages qui obscurcissent l’horizon abrègent la pause. On a tout intérêt à accélérer la cadence pour éviter d’être pris dans l’orage. Nous entamons la descente en tenant nos montures à la bride, sur des pierres instables, dans une pente si raide qu’en nous retournant pour encourager les chevaux, ils semblent en suspension au-dessus de nous. Nous n’échappons pas à la pluie qui s’abat sur nous un peu plus bas, par chance lorsque le sentier s’adoucit. Nous finirons l’étape du jour engoncés dans d’immenses pèlerines vertes qui nous couvrent jusqu’aux pieds et nous font ressembler à une colonie de martiens errant sur Terre. Nos compagnons à quatre pattes, complètement trempés, n’auront qu’une hâte une fois dessellés au campement: se rouler copieusement et brouter toute la nuit pour se requinquer.
Ce n’est qu’un épisode parmi d’autres vécus au Kirghizstan avec nos valeureux compagnons de trek. De taille moyenne (145 cm au garrot environ), robustes et dociles, leur parfaite connaissance de la montagne en font des compagnons de randonnée particulièrement agréables. Je ne pouvais par conséquent pas parler de ce voyage sans rendre hommage à ces vaillants chevaux au pied si sûr qui nous ont fait découvrir les somptueux paysages des Tien Shan pendant plus de 15 jours. Alors autant vous le dire tout de suite, si l’odeur du crottin vous incommode et les hennissements vous hérissent le crin, n’hésitez pas à surfer ailleurs. Si toutefois le cheval, c’est votre dada, mettez le pied à l’étrier et accrochez-vous. Je vais être bavarde sur ce sujet qui me tient particulièrement à coeur.
Cheval présentant une raie du mulet (rayure sombre qui court le long de sa colonne vertébrale) propre aux races dites primitives
En arrivant au Kirghizstan, je m’attendais à trouver des montures trapues et costaudes semblables aux petits chevaux mongols. J’ai été « déçue en bien » puisque j’ai découvert des équidés bien plus fins et élégants. En fait, plutôt que de cheval kirghize, il serait plus approprié de parler de cheval de type kirghize car les croisements effectuées durant l’ère soviétique avec des chevaux d’origine russe et européenne ont quelque peu modifié les caractéristiques de la souche originelle. Néanmoins, la vie en semi liberté sur les hauts pâturages, sous tous les climats et son utilisation ont largement contribué à la conservation de ses spécificités.
Après le travail, afin que le cheval en sueur ne prenne pas froid, les Kirghizes lui mettent souvent un tapis sur le dos, attaché avec une sangle
Ces chevaux célestes comme on les appelle parfois sont tout sauf des « chochottes », bien moins délicats en tous cas que la plupart de nos chevaux de selle. Les soins qui leur sont apportés et leur bien-être dépendent bien évidemment de leur utilisation (reproduction, alimentation, travail, tourisme etc) mais d’une manière générale, ils se satisfont de peu et sont très endurants. En été les chevaux paissent librement, se nourrissant exclusivement d’herbe et s’abreuvant aux nombreux cours d’eau. En hiver, beaucoup sont gardé en semi-stabulation, d’autres restent en pacage libre sur des pâtures peu éloignées où ils se débrouillent pour trouver de la nourriture (avec un supplément de fourrage tout de même).
Quel plaisir de se rouler dans du gravier, même en terrain difficile!
Ainsi durant notre randonnée, nos chevaux se sont nourris exclusivement d’herbe qu’ils broutaient durant la nuit ou pendant les pauses. On comprend dès lors mieux (et on leur pardonne d’autant plus facilement) de céder à leur gloutonnerie à la moindre occasion. Leurs sabots très solides ne nécessitent pas forcément de ferrage. La dureté de la corne, héritée de leurs ancêtres sauvages, est même une condition de survie en hiver lorsqu’ils doivent gratter la neige pour paître. Leurs pieds ne sont jamais curés et ceux qui sont ferrés ne sont pas déferrés en hiver. On attend simplement que les fers tombent d’eux-même…
Les chevaux de réserve cheminent librement à nos côtés. En avant dernière position, le cheval de bât transporte le casse-croûte de midi.
Ces chevaux habitués à vivre en groupe ont conservé le sens de la hiérarchie et du lien social. Alors que ma pratique de l’équitation « occidentale » me faisait craindre un coup de pied dès que ma monture s’approchait trop près d’une autre, j’ai très rapidement remarqué que jamais un cheval de notre groupe ne levait le sabot sur un des ses congénères, même dans les pires mêlées! De même, ils ont leurs copains bien déterminés et leur meneur. Pendant les pauses et durant la nuit, les chevaux de selle sont entravés sur les pâtures afin qu’ils ne puissent pas partir au loin, ou bien attachés par une longue corde à un piquet une fois dessellés. Nous avons dû apprendre à lier les antérieurs de nos compagnons avec des cordes, ce qui les obligent à faire de curieux saut de kangourous pour se déplacer. J’avoue avoir eu un peu de peine à m’habituer à cette pratique et à la vision de ces chevaux sautillant à pieds joints.
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En randonnée, les petits bobos sont fréquents et il n’est pas rare de devoir changer de monture un jour ou deux le temps par exemple qu’une blessure due au frottement de la sangle se résprbe. Nous avions donc plusieurs chevaux de réserve qui ont cheminé librement à nos côtés durant tout le parcours. Imaginez-vous galoper dans ces immenses étendues parmi des chevaux en liberté! Cela a représenté pour moi une expérience unique vraiment grisante, au même titre que nos rencontres sur les estives près des crêtes avec des troupeaux de juments et de poulains précédés de fiers étalons.
Kirghizstan paradis des chevaux?
Vu comme cela, grande est la tentation de penser que le Kirghizstan est le paradis des chevaux. Les apparences sont toutefois trompeuses et la situation mérite d’être nuancée. Le pays est rude. Les éleveurs, qui contrôlent simplement la présence de leur troupeau de chevaux un jour sur deux, craignent avant tout les attaques des loups. Nous n’en avons pas vu mais lors d’une même matinée, nous avons trouvé sur notre route pas moins de deux cadavres de poulains dévorés par des loups. Mais l’Homme n’est pas moins dangereux que l’animal. Le même jour, nous avons découvert un autre cadavre, au cours intact celui-là, mais décapité. De toute évidence, les loups ne peuvent pas être tenus pour responsables! Le vol de chevaux est une autre plaie endémique, surtout en période de crise économique. Le pays étant trop petit pour pouvoir écouler impunément un tel butin, les chevaux volés sont de manière certaine voués à la boucherie.
Et puis, sans vouloir faire ma Brigitte Bardot, le sort de certains poulains m’a émue.
Voila comment j’aime voir une jument et son petit…
Pendant la journée, ils sont attachés, pour qu’ils ne tètent pas leur mère dont le lait sert à la fabrication du Kumiss (boisson nationale élaborée avec du lait de jument fermenté). Les juments ne s’éloignent guère de l’endroit où sont attachés leurs petits, où on les amène cinq à six fois par jour pour la traite. Ce n’est que la durant la nuit que les poulains sont remis en liberté et qu’ils peuvent boire à volonté le lait maternel. Bien évidemment, privés d’une large part de substances nutritives, leur développement en pâtit.
mais bien souvent, la réalité c’est ça!
Mais ce n’est pas tout. Alors que chez nous, le débourrage d’un jeune cheval intervient lorsque son squelette est suffisamment fort pour porter un cavalier, soit en général à 3 ans, les Kirghizes mettent leur monture sous la selle, de manière assez brutale de surcroît, dès l’âge de 12 /18 mois. Ils n’hésitent pas non plus à utiliser les poulains sans ménagement dans des terrains pentus et accidentés, mettant à rude épreuve leurs jeunes articulations. Autant dire que beaucoup sont usés par l’arthrose (et donc foutus) avant l’âge. Et que dire des traitements réservés aux autres. Je n’entends bien évidemment pas généraliser et ne parle que de ce que j’ai vu mais ça a suffit à me mettre en colère. Que faire lorsque l’on découvre à quelques centaines de mètres d’un campement un cheval squelettique, la tête entre les jambes, avec un postérieur énorme purulent et totalement grangrené qui ne parvient même plus à se déplacer ? Et que dire lorsque l’on apprend que son propriétaire ne songe même pas à l’abattre, s’imaginant qu’il pourrait guérir (par la seule volonté divine!?!) et être à nouveau utilisable ? Comment réagir lorsque sur un alpage au cours d’une brève rencontre avec deux locaux à la mine patibulaire, la monture de l’un d’eux, en bien maigre condition, s’efface d’un coup sous son cavalier et que celui-ci sans s’émouvoir ni même mettre pied à terre, la cravache pour qu’elle se relève et se remette en route? Et je ne parlerais pas des blessures non soignées au dos et aux flancs dues à une sellerie mal entretenue ou encore aux membres profondément meurtris par des entraves beaucoup trop serrées qui handicapent durablement, voire même définitivement l’animal.
Je conçois tout à fait que dans ce pays qui figure parmi les plus pauvres du monde, les sensibilités à l’égard des animaux soient très éloignées qui celles qui prédominent chez nous et que l’on ait tout simplement pas les moyens de les soigner. Là-bas, le cheval est un animal utilitaire, au même titre qu’un tracteur ou une voiture. « Qui n’a pas de cheval n’a pas de pied » dit un proverbe kirghize. Il est primordial pour tout déplacement. Mais alors pourquoi ne pas accorder à ces animaux au moins la même attention qu’à un véhicule, dont on entretien moteur et carrosserie, pour qu’ils puissent être utilisés le plus longtemps possible?
Blue eye…
Je tiens à préciser que les chevaux que nous avons utilisés durant notre randonnée étaient en très bon état et que notre guide y était très attentive, contrôlant et soignant deux fois par jour les petites blessures et veillant à mettre au repos une monture qui lui paraissait fatiguée. Elle est également intervenue pour soigner des chevaux ne lui appartenant pas ou pour tenter de le faire, l’intervention d’une femme n’étant pas toujours bien accueillie par les propriétaires locaux, très macho…









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