4h.30. La sonnerie du réveil nous jette sans ménagement hors de notre lit douillet. Encore un peu dans les vappes mais tout excités par l’expérience exceptionnelle qui nous attend, nous rejoignons la réception de notre hôtel. Un groupe de touristes anglophones nous attend dans un vieux bus anglais dont le moteur tourne déjà. Bringuebalant, cahotant sur la piste défoncée, le vénérable véhicule nous conduits au coeur de l’ancien Bagan. Arrivés à destination, on ne distingue rien si ce n’est plusieurs autres bus tout aussi vintage que le nôtre. Tandis qu’on nous offre thé et café pour nous faire patienter, on sent l’activité autour de nous s’intensifier au fur et à mesure que l’obscurité se dissipe. De jeunes Birmans, vêtus de pantalons beiges et de vestes sombres, s’affairent sous les ordres de leurs supérieurs.
Les immenses enveloppes dispersées sur le terrain sont fixées aux nacelles et à 5h50, sous le souffle puissant des ventilateurs, les 7 ballons rouges se soulèvent lentement. Le spectacle est saisissant mais l’heure n’est pas à la contemplation. Le pilote tire sur son brûleur et tout va très vite. Il est 6h00, les montgolfières sont prêtes à décoller. Encore arrimées aux antiques bus, elles se soulèvent déjà du sol. Des hommes s’accrochent de toutes leurs forces aux cordes qui les retiennent pendant que d’autres poussent sans ménagement les passagers à l’intérieur des énormes paniers. Et c’est dans une salve d’exclamations enthousiastes que l’armada d’aérostats prend son envol.
Après l’effervescence du décollage, c’est le silence, à peine rompu par le souffle puissant du brûleur. Nous regardons la vallée de l’Irrawady et Bagan, encore engourdis dans les brumes du petit matin, se déployer sous nos yeux ébahis. Des centaines de pagodes, de temples et de stupas, comme les pièces monumentales d’un échiquer historique, se perdent jusqu’à l’horizon. La végétation ragallardie par plusieurs mois d’une mousson généreuse offre un écrin de velours vert du plus bel effet aux antiques monuments que le soleil allume peu à peu.
Née de la réunion de plusieurs villages vers l’an 849 , la cité se développa à partir du XIème siècle. Emportés par une même ferveur religieuse et architecturale, ses dirigeants bâtirent pendant deux siècles plus de 4000 monuments jusqu’à ce que les troupes mongoles ne s’abattent sur l’empire.
Déchue, l’ancienne capitale sombra alors dans l’oubli. De nombreux temples ont souffert du passage des ans et de tremblements de terre. Il en substiste aujourd’hui plus de 2000 sur une surface de 40 km2, dont environ 8oo ont été reconstruits sans grande préoccupation archéologique par la ferveur populaire ou l’élite du régime. Notre conception occidentale s’en offusque mais gardons-nous toutefois des jugements hâtifs. Pour les Bouddhistes birmans, nulle action n’est plus méritoire que de construire ou de rénover un temple ou un stupa. Face à la promesse d’accéder au Nirvana, que peuvent bien peser les standards de restauration de l’Unesco ?
La montgolfière survole sans un bruit plus de dix siècles d’histoire. Dans la nacelle, les appareils photo surchauffent sur fond de « beautiful, beautiful… » scandés sans relâche par les passagers comme hypnotisés par le décor qui se déroule sous leur yeux. Ceux qui ont mis en chantier tous ces édifices avaient-ils conscience de réaliser une oeuvre que l’on contemplerait encore avec respect 1000 ans plus tard? Les ballons, dispersés dans le ciel, prennent tantôt de l’altitude, tantôt frôlent la cime des arbres. A leur bord, on ne se lasse pas d’observer la vie qui s’éveille au pied des pyramides sacrées. Des aboiements repondent au chant d’un coq. Des enfants lèvent la tête et nous font signe de la main en souriant tandis que des jeunes moines partent faire leur quête quotidienne de nourriture. Mais ne nous méprenons pas. Si il y a une vingtaine d’années, les habitants de Bagan étaient majoritairement installés au coeur de la zône archéologique, le gouvernement, soit disant pour préserver le site, décréta brutalement le déplacement de la population vers une zone aride et vierge située à 3 kilomètres au sud. On raconte que les 6000 villageois n’eurent qu’une semaine pour quitter les lieux et s’installer, moyennant un dédommagement ridicule, dans ce qui devint New Bagan.
A voyager dans le temps, on ne le voit plus passer… On eut souhaité qu’elle se prolonge toute la journée mais déjà, l’heure de vol touche à sa fin. Le ballon perd peu à peu de l’altitude. A l’aide de sa radio, le pilote dialogue avec ses coéquipiers au sol et joue du brûleur pour diriger son engin vers une place herbeuse où il pourra le poser. Dans d’immenses éclats de rire, les jeunes birmans en pantalons beiges fendent un champ de millet gorgés de rosée pour attraper les cordes lancées par le pilote. Ils en ressortent complètement trempés mais hilares. Fermement agrippés aux bords de la nacelle, les passagers un peu crispés s’apprêtent à l’atterrissage. Le choc s’avérera finalement moins brutal que redouté. Le panier touche une première fois le sol pour rebondir et s’immobiliser un peu plus loin.
Chacun met pied à terre comme il se réveille d’un beau rêve, la tête encore toute embrumée, les yeux brillants, le sourire un peu niais. Il me faudra encore de longues minutes et une coupe de champagne (oui même à 7h00 du mat) pour réellement redescendre sur terre. Certaines expériences sont si intenses qu’elles nous nouent la gorge et nous rendent incroyablement reconnaissants d’avoir pu les vivre. L’émotion ressentie durant cette heure suspendue au-dessus de l’histoire est de l’ordre de celle vécue en Laponie lorsque j’ai vu la mer de Barents se figer sous l’effet du froid ou dans les Cyclades, lorsque notre bateau est entré dans la caldeira de Santorin. Alors même si la formule semble toute faite, j’ose dire que ce vol me laissera un souvenir inoubliable.








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