En Birmanie, pour réussir voir tout ce que nous voulions en l’espace de 15 jours, nous avons dû prendre de nombreux vols internes. Je reconnais que ce n’est pas très glorieux au niveau de l’empreinte écologique mais vu l’état déplorable des réseaux routier et ferroviaire du pays, nous n’avions pas vraiment le choix. Pour mon compagnon qui redoute vraiment l’avion, ce voyage s’annonçait donc particulièrement anxiogène, d’autant plus qu’il n’a qu’une confiance très limitée dans les compagnies aériennes « exotiques » (soit dit en passant, les compagnies birmanes que nous avons empruntées se sont révélées tout à fait correctes). C’est pourquoi, lorsque nous avons découvert qu’il était possible d’éviter un vol en ralliant Mandalay à Bagan par la voie fluviale, nous n’avons pas hésité une seconde, quitte à amputer sérieusement notre séjour dans la dernière capitale royale birmane. Il existe des bateaux publics qui descendent et remontent régulièrement le fleuve en une dizaine d’heures et qui permettent de voyager avec les autochtones. Nous avons toutefois opté pour un bateau de croisière plus confortable sur lequel nous avons passé deux nuits. A la faveur de quelques escales qui à chaque fois suscitaient des attroupements de villageois surgis de nulle part, cette croisière nous a permis des faire plusieurs visites sur les rives.
L’Irrawaddy, renommé Ayeyarwaddy en 1989, est l’un des plus longs fleuves navigables d’Asie du Sud-Est, au bord duquel s’édifièrent la plupart des capitales royales. C’est l’artère majeure qui assure la liaison entre la haute et la basse Birmanie. Kipling l’avait du reste baptisé « la route de Mandalay ». En bateau, pour profiter pleinement du spectacle, mieux vaut ne pas traînasser dans sa couchette le matin. L’aube pointe peine à l’horizon que déjà se joue sur les eaux encore sombres le lent et élégant ballet des pêcheurs.
Le viaduc d’Innwa, construit par les anglais dans les années 1930, que les Alliés firent partiellement sauter en 1942 pour ralentir la progression japonaise
A bord, la vie prend un autre rythme. Les heures s’égrènent paisiblement, le paysage défile lentement au rythme des crachotements du moteur. La lumière, brumeuse au petit matin, soyeuse en fin de journée, nimbe de toutes ses nuances les rives sablonneuses où vivent ça et là dans des cabanes rudimentaires quelques familles isolées.
Après plus d’une semaine de déplacements incessants et de visites, aussi passionnantes soient-elles, il fait bon se poser deux jours sur le pont et simplement regarder la vie nous projeter son film. A une quarantaine de kilomètres de Mandalay, Sagaing et ses collines hérissées d’une multitude de stupas nous offrent un décor de conte de fée. Puis se déploie une vaste plaine insolite dans l’Asie du Sud-Est tropicale. Dans cette grande zone sèche, la moins arrosée du pays pendant la saison des pluies, les cultures reculent devant les sables et les oueds. Au loin, l’horizon est barré par l’imposante masse montagneuse du plateau shan.
Comme leurs ancêtres, les actuels bateliers continuent à descendre le fleuve sur d’immenses radeaux faits de grumes de tecks, de bambous ou de jarres, sur lesquels ils dressent la hutte qui les abritera durant tout le voyage. A la tombée du jour, ils sont livrés à la voracité des moustiques qui pullulent sur ces embarcations. Ils n’ont d’autres moyens pour tenter de les chasser que d’enfumer leur modeste abri.
Ces images cartes postales ne doivent malheureusement pas cacher une autre réalité, nettement moins idyllique, que nous avons aussi entrevue lors de cette croisière. Au Myanmar, le revenu par habitant est l’un des plus faibles au monde et l’inflation y est très élevée. Beaucoup de Birmans vivent avec trois fois rien.
Le long de l’Ayeyarwaddy, nombreux sont les villages souillés par d’innombrables déchets jetés à tout va. Ici plus qu’ailleurs, le contraste entre l’or des pagodes surplombant des cabanes rudimentaires entourées d’ordures est saisissant. Pour autant les gens n’ont pas l’air malheureux. Des gamins courent après des corbeaux et éclatent de rire. Une femme me sourit en achevant sa lessive.
Mais la vision qui m’a le plus remuée, c’est celle de cette jeune fille qui, comme de nombreuses autres, est venue faire sa toilette matinale sur les berges peu ragoûtantes du fleuve. Accroupie sur un caillou plat, elle n’a que son index en guise de brosse à dent et lève les yeux vers le bateau amarré face à elle. Ce bateau, c’est le nôtre, un autre monde, un monde d’opulence à trois mètres à peine de la rive. Gênée, mal à l’aise dans ce rôle de nantie, j’ai hésité à prendre cette photo. J’ai finalement déclenché pour graver ce regard dans ma mémoire, pour le montrer à mes enfants et en parler avec eux, pour ne pas oublier que la Birmanie, c’est cela aussi…











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