Il s’avance vers moi, en agitant un bouquet de menthe sous son nez: « masque à gaz berbère! » me dit-il dans un sourire.
En ce début avril, il ne fait ni très beau, ni très chaud à Marrakech mais à proximité des cuves d’eau souillée et des peaux de bête, l’odeur n’est pas franchement agréable. Je n’ose imaginer la puanteur qui doit s’en dégager avec quelques degrés de plus. Un petit snif de menthe de temps en temps durant la visite ne fera pas de mal à mes narines meurtries et m’évitera des haut-le-coeur…
Mais laissez-moi tout d’abord vous raconter comment, au gré de mes déambulations désorientées, je me suis retrouvée dans le quartier des tanneurs un peu excentré de la médina. Autant vous le dire tout de suite, je suis tombée dans un traquenard!
Alors que je musarde tranquillement dans les souks, seule au hasard de mon inspiration, un jeune homme m’aborde amicalement pour me signaler les tanneries à proximité. Sentant mon intérêt, il me précise que je suis une sacrée veinarde car le samedi est le seul et unique jour de la semaine où les berbères descendent de leurs montagnes pour traiter leurs peaux. Ce serait trop bête de manquer un tel spectacle! Cette visite me tente bien mais je n’ai pas la moindre envie de me coltiner un accompagnant collant. Je décline poliment en indiquant que je souhaite y aller seule. Il insiste: « Pas de problème, je ne suis pas guide, c’est gratuit, j’habite dans le quartier, je rentre chez moi, je te montre juste le chemin ». Et voila comment j’ai mis le doigt dans l’engrenage. L’homme me conduit à travers un véritable dédales de ruelles jusqu’à son copain au bouquet de menthe qui me dit être le gardien des tanneries. Je sens bien que la visite ne sera pas gratuite mais peu m’importe, le lieu et l’activité titillent ma curiosité. Et ô surprise, mon accompagnant prend congé, sans rien me demander, me laissant aux bons soins du gardien. Enfin c’est ce que je crois sur le moment…
Captivée par l’activité qui règne dans cet endroit incroyable, je n’ai plus qu’une idée, en savoir plus sur le sujet. Des cuves partout, remplies d’eau et/ou de liquides douteux, d’où se dégagent des odeurs peu engageantes, des peaux, des poils, des tapis, des morceaux de bois…C’est une véritable ruche.
Les conditions de travail des hommes sont peu enviables et doivent être carrément abominables en été, lorsqu’il fait plus de 40°. Certains sont chaussés de cuissardes pour fouler les cuirs dans des bains peu ragoutants. La plupart portent des gants mais d’autres préfèrent s’en passer. Je frémis en pensant que même si tous les produits utilisés sont soit disant naturels, ils n’en ont pas moins pour propriété principale d’attaquer la peau!
Les peaux de bête sont épilées à la chaux avant de macérer dans de la fiente de pigeon, qui a la propriété de l’ammoniaque, pour assouplir le cuir. Elles sont ensuite battues dans des bains d’écorce de blé pour enlever l’odeur et les blanchir pendant quatre ou cinq jours, avant de passer au tannage réalisé avec des tanins végétaux (écorce de chêne) et minéraux. De la chaux au tannage, l’opération prend 24 jours environ.
Ici et là gisent des tas de poils mouillés que les femmes transformeront en tapis.
Les cuirs seront ensuite séchés puis teints, deux fois par ans, lorsqu’il fait chaud m’a-t-on dit, puis à nouveau séchées au soleil. Les pigments sont naturels, le coquelicot pour le rouge, le safran pour le jaune, la cannelle pour le brun, le khôl pour le noir, l’indigo pour le bleu et l’henné pour l’orange.
Les cuves appartiennent à la ville. Elles sont louées aux tanneurs de génération en génération. A Marrakech, les peaux sont réparties dans 17 tanneries. Les petites peaux (chèvre et mouton), sont envoyées dans les tanneries arabes tandis que les grandes peaux (vache et agneau) partent dans les tanneries berbères, telle celle que j’ai visitée. Le savoir-faire marocain est ancestral. Saviez-vous que le terme « Maroquinerie » trouve son étymologie directe dans le mot Maroc?
La visite fut somme toute assez brève, même si j’ai pris mon temps pour faire des photos, profitant de l’opportunité qui m’était donnée sans, pour une fois, me faire invectiver (j’y reviendrai dans un prochain billet). Mais alors que je m’apprête à prendre congé du gardien-guide, il ne me laisse pas le temps de lui donner un pourboire que déjà il me conduit dans une boutique adjacente, histoire de me montrer les produits fabriqués à partir des cuirs tannés. Flairant le piège, je ne parviens toutefois pas à m’esquiver. Sacs, babouches, poufs, j’admire le travail des artisans sans avoir l’intention d’acheter quoi que ce soit mais face à l’insistance des marchands et dans le but de marquer mon soutien aux tanneurs dont les conditions de travail m’ont émue, je consens à acheter un sac dont je n’ai ni besoin, ni vraiment envie. Un peu remontée tout de même, je le négocie âprement à tel point que le vendeur se montre tout juste poli. Il insiste pour que je lui remette en sus du prix convenu un cadeau de la Suisse mais comme je n’ai rien à lui remettre, il ne cache pas son irritation. J’en profite pour déguerpir dès mon achat acquitté mais alors que je me crois enfin en paix, le gardien-guide surgit de je-ne-sais-où pour me demander son pourboire. Le montant remis ne lui suffisant pas, je manque de fermeté et rallonge la mise. Mais le pompon, c’est lorsque le jeune homme, qui m’a conduite soit disant gratuitement jusqu’à la tannerie, apparaît pour me demander à son tour une commission. Trop c’est trop! Là je le remballe carrément.
J’ai, comment dire, les nerfs à fleur de peau(x)!
J’ai appris par la suite que les tanneries fonctionnent tous les jours de la semaine et non pas uniquement le samedi. Cela fait partie des stratagèmes utilisés par les rabatteurs pour apâter les pigeons. Par ailleurs, en parcourant les forums de voyageurs lors de la préparation de ce billet, j’ai découvert que de nombreux touristes ont vécu la même « mésaventure » que moi, avec plus ou moins d’agressivité. Ceci dit, même si je déplore les techniques utilisées pour nous conduire aux tanneries et soutirer de manière exagérée de l’argent aux touristes, je ne regrette pas cette visite qui m’a permis de découvrir des méthodes de travail traditionnelles ainsi qu’une partie de la médina différente de la carte postale traditionnelle. Et je tiens à préciser que même en étant seule, je ne me suis jamais sentie menacée.









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