6ème jour consécutif à cheval. Autant dire que j’attends avec impatience l’étape du soir qui nous offrira deux jours de repos bienvenus. Mais pour l’heure, nous achevons notre ascension vers le col Tiouz Achou à 3200 m. et profitons du panorama grandiose qu’il nous offre sur le lac Son Koul. Niché dans un écrin de verdure et encerclé de montagnes, il est l’un des joyaux du pays. Second plus grand lac du Kirghizstan d’une superficie de 275 km2, il n’est accessible que deux ou trois mois de l’année, plus courte encore étant la période pendant laquelle il n’est pas gelé. Vu d’en-haut, il a l’air tout proche mais la perspective est trompeuse. La descente est longue. Nous longeons longtemps la rive Nord du lac dont les multiples criques abritent les yourtes des nomades qui font pâturer leur troupeaux en été mais le but ne semble jamais se rapprocher.
La région a beau être un fleuron touristique du pays, il n’y a ici ni hôtel, ni de restaurant. Les randonneurs qui cherchent à se loger ne peuvent compter que sur le camping ou sur les yourtes des nomades transformées en sorte de bed and breakfast local. Le site est tellement étendu que l’on semble loin de tout. Ce n’est du reste pas qu’une impression. Ce lac se mérite. Les routes pour y accéder sont toutes en mauvais état, pour ne pas dire défoncées, et sans 4×4 (ou a pied et cheval) pas la peine de s’y aventurer. Quant aux cyclistes, sans une bonne dose de volonté et d’effort, ils n’ont que peu de chance de parvenir au but.
Bercé par le pas cadencé de nos montures et par la contemplation d’un site aussi apaisant, on se laisse gagner par une douce torpeur à peine troublée par l’apparition presque irréelle d’un couple monté sur un cheval blanc.
Mais la menace de l’orage nous tire de nos rêveries et nous fait accélérer la cadence. Et c’est au terme d’un très long galop, sous la pluie et dans un froid mordant que nous arrivons finalement à 18.00 au campement. Heureusement, pas besoin de monter les tentes, nous passerons la nuit sous la très belle yourte d’Abdel Kader. Ornée en son centre d’un plafonnier aux pompons multicolores, sa paroi est tendue d’un touchkiss, traditionnel tapis de dot tissé de fil d’or. Nous entassons tant bien que mal nos bagages à l’intérieur et après un repas roboratif, nous essayons de trouver de la place pour faire dormir 11 personnes. Dehors, la tempête fait rage. Ce soir, nous « oublierons » d’aller faire notre toilette au ruisseau voisin.
Le lendemain, la météo s’est un peu calmée mais à 3000 m. d’altitude, il fait froid. Tout en dégustant l’énorme portion de semoule au lait tiède servie pour le p’tit déj., j’aperçois par la porte ouverte de la yourte ( le poêle nous enfume!), des enfants qui jouent avec une véritable boule de poil blanc. Attaché à une ficelle, le chiot poursuit un agneau et tente de le mordiller.
Sauriez-vous trouver ce qu’est est originellement cette sorte de boîte en métal? (non ce n’est pas la niche du chien!)
La journée s’annonce tranquille. Nous en profitons pour nous reposer, faire un peu de lessive et surtout découvrir les environs et la vie du campement. Celui-ci n’est pas établi directement sur les rives du lac mais à quelques kilomètres de là. A proximité des yourtes, la vie s’écoule au rythme des travaux du quotidien.
Dans ces steppes d’altitude, rien ne se perd. Les bouteilles en plastique sont lavées pour être réutilisées.
Chèvres, moutons, vaches et ânes paissent librement plus ou moins près du campement. Les chevaux même entravés s’éloignent davantage. Le petit bétail n’est regroupé qu’en fin de journée et entassé dans un enclos pour la nuit.
Ce temps libre me donne l’occasion d’en apprendre un peu plus sur la famille de nos hôtes et plus particulièrement sur Madina, la jeune femme qui s’occupe de nous apporter nos repas. Son air grave m’interpelle. De l’aube au crépuscule, je la vois sans cesse travailler, flanquée de son petit dernier âgé d’à peine un an qui se balade sans culotte, vêtu d’une simple chemisette, seul vêtement qu’il accepte de porter alors que ça caille sérieusement. D’un oeil amusé, je suis le bambin qui gambade à moitié nu, entre dans les yourtes et en ressort pour faire pipi sur le seuil, la mine concentrée. Mais…. Caramba, il a failli uriner dans mes godasses!
Quant à sa jeune maman, mariée à 17 ans, elle attend à 26 ans, son 5ème enfant. Sans relâche, elle prépare à manger, sert le thé, lave de la vaisselle et du linge, range, transporte et le soir, à 21 h., c’est elle encore qui trait les vaches dans la pénombre. Pendant ce temps, les hommes ne font…. pas grand chose.
Le sort de Madina me renvoie à celui plus général des femmes au Kirghizstan dont je vous avoue, j’ai quelque peine à saisir le véritable statut. Dans les pays issus des cultures nomades, les femmes ont généralement une position plus enviable que dans les civilisations sédentaires. Elles partagent le travail des hommes avec lesquels elles sont plus ou moins sur un pied d’égalité au sein de la famille. Et aujourd’hui encore le Kirghizstan est l’un des pays où les femmes sont les plus nombreuses à des postes de responsabilité économique ou politique. Le pays a même été dirigé par une présidente ad intérim pendant quelques mois en 2010. Mais en même temps, j’apprends avec effarement qu’une Kirghize sur trois serait mariée après avoir été enlevée et unie par la force à un mari non choisi. Dans les faits, des jeunes gens, souvent aidés par des proches, capturent une femme soit par la force, soit par la ruse pour la conduire dans sa future belle-famille. Les victimes sont influencées par les femmes plus âgées qui font pression sur elles en les menaçant de tous les maux si elles n’acceptent pas l’union. En définitive, les « belles-mères » ne font que perpétuer ce qu’elles ont elles-mêmes enduré depuis des générations. Interdits dans les années vingt par les Soviétiques, les mariages forcés ont fait leur ré-apparition dans les campagnes depuis l’indépendance du Kirghizstan en 1991. Une loi a bien été votée en 2013 pour sanctionner plus sévèrement les mariages par enlèvement mais elle a été perçue comme liberticide par de nombreux Kirghizes. Et dans les faits, si la femme enlevée a le droit de refuser l’union imposée, la tradition l’emporte sur la loi et il est extrêmement rare que les victimes portent plainte. Seulement une affaire sur 700 fait l’objet de poursuites judiciaires et un enlèvement sur 1 500 donne lieu au prononcé d’une peine judiciaire, des données statistiques remontant à février 2013 qui illustrent l’inefficacité des forces de l’ordre et du système judiciaire. Avec l’entrée en vigueur de la nouvelle loi, les kidnappeurs encourent désormais 10 ans d’emprisonnement contre un maximum de trois ans auparavant. Il ne reste plus qu’à espérer que le travail de sensibilisation des organismes de défense des droits de l’Homme porte ses fruits et que les mentalités évoluent pour que de telles coutumes disparaissent définitivement.
J’ignore bien évidemment tout de l’histoire de Madina et n’oserais affirmer qu’elle a été victime des pratiques évoquées ci-dessus. J’ai été touchée par sa situation et sa personnalité mais pour être tout à fait franche, j’ai aussi été sensible à l’harmonie qui règne dans sa famille, toutes générations confondues. Tous ses membres m’ont paru très unis et très proches des jeunes enfants. Et comme tous les Kirghizes que nous avons côtoyés, ils se sont montrés d’une très grande gentillesse et ont fait preuve d’une hospitalité sans faille.
Le père en manteau traditionnel et deux de ses plus jeunes enfants
L’aïeul et son petit-fils
Un fils et sa mère, véritable femme de tête, respectée de tous
Durant notre bref séjour dans ce campement, nous avons également passé une après-midi à la plage. Certains ont piqué une tête dans les eaux glaciales du lac. Mon courage à moi n’a pas été plus loin que mes orteils…. Nous avons en outre assisté au sport préféré des kirghizes, mais de cela je vous parlerai dans un prochain billet.
A suivre donc!
Vous pouvez retrouver tous les billets relatifs au trek que j’ai effectué à cheval durant cet été 2015 en cliquant sur la rubrique Kirghizstan située sous le titre du présent article.













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