Après le Kirghizstan et la Mongolie, j’ai poursuivi l’été dernier ma découverte des pays de la route de la soie avec l’Ouzbékistan. Au coeur de l’Asie centrale, j’ai inscrit mes pas dans ceux des grands voyageurs sur une terre d’une richesse historique, culturelle et architecturale époustouflante.
A la veille des fêtes, plutôt que de vous raconter une histoire de Père Noël, c’est au pays des mille et une nuits que je vous convie, dans une cité caravanière hors du temps construite dans une oasis millénaire.
On ne se rend pas à Khiva par hasard, encore moins à la va-vite. A l’extrême ouest de l’Ouzbékistan, la plus intacte et la plus reculée des villes qui jalonnent la mythique route de la soie, se désire, se mérite presque. Pour comprendre l’histoire de cette cité et la place qui a longtemps été la sienne en Asie centrale, il faut vouloir y aller et se donner le temps d’y arriver, afin de prendre la mesure de l’immensité du désert de Kyzyl Koum et saisir ce que représentait un tel périple au temps des caravaniers.
C’est en train que je rallie la socialiste Tachkent à la région du Khorezm (littéralement le pays du soleil), à un jet de pierre de la frontière turkmène. 20 heures dans un wagon non climatisé en plein juillet marquées par des arrêts incompréhensibles au milieu de nulle part, des gares dans des hameaux improbables et surtout par le désert monotone qui invariablement déroule ses « sables rouges », ou plutôt ses terres arides et caillouteuses sous le regard impassible de voyageurs blasés. Tout au long de ce trajet (qui fera l’objet d’un billet dédié), on regarde, on mange, on parle, on lit mais tôt ou tard, la touffeur ambiante et le rythme répétitif des roues sur la voie anesthésient même les plus résistants. Après de longues heures, dans une semi léthargie, lorsque les passagers quittent les uns après les autres leur compartiment pour s’agglutiner aux fenêtres du couloir, je les imite sans vraiment comprendre. La nuque tendue vers l’avant du convoi, je scrute le paysage et saisis enfin. La végétation, d’abord timide, s’impose davantage à chaque kilomètre parcouru. Le désert s’efface! Et au moment où le train franchit le ruban verdâtre de l’Amou Darya pour s’enfoncer dans l’oasis du Khorezm, c’est une véritable émotion me saisit et me donne presque envie d’applaudir ce fleuve providentiel. La gare terminus d’Urgench ne signe pas la fin du périple pour autant. Il me faut encore parcourir en bus 35 kilomètres avant de pouvoir enfin découvrir la perle du désert.
Arriver à Khiva, c’est réellement être transporté dans les mille et une nuits, remonter au temps des caravaniers qui trouvaient ici un ultime répit sur la route de la soie, avant de rejoindre l’Iran ou la Volga. La ville n’a pas d’âge mais elle aurait, dit-on, été fondée par Sem, le fils de Noé, qui y découvrit un puits où les hommes et les bêtes pouvaient s’abreuver avant de poursuivre leur interminable marche transcontinentale . D’abord perse, puis arabe, son histoire est marquée par les assauts successifs des troupes de Genghis Khan, de Tamerlan, des Ouzbèkes puis des Russes. Pillée, saccagée, la cité, qui est scindée en deux parties, Dichan-Kala, la ville extérieure et Itchan-Kala, la partie intérieure, s’est à chaque fois relevée. Aujourd’hui, même si rien n’est vraiment très ancien ici, Itchan-Kala a conservé son authenticité et a été maintenue dans son état d’origine grâce à des travaux de restauration respectueux des techniques de construction traditionnelles.
« Je donnerais deux sacs d’or pour voir Khiva, ne fût-ce que d’un oeil » était-il courant d’entendre en Orient.
Retranchée derrière une imposante muraille de brique haute d’une dizaine de mètres, la petite mais très dense ville intérieure (moins d’1km2) est construite selon les traditions d’urbanisme ancestrales de l’Asie centrale. Après avoir franchi l’une de ses quatre portes, on se retrouve aussitôt dans un incroyable labyrinthe d’adobe sertie d’innombrables éclats de mosaïques bleu-vert et on ne tarde pas à comprendre l’engouement des voyageurs de jadis. Entièrement piétonnes, les ruelles ombragées serpentent entre une kyrielle de mosquées, madrasas, mausolées, caravansérails et marchés. Ebahi, on évolue comme téléportés dans une autre dimension. Tout est beau et raffiné. Coupoles vert jade, majoliques bleues et blanches, portes sculptées, piliers de bois ciselé, la ville regorge de détails que l’on découvre en flânant le nez au vent.
Enfin du vent, il n’y en a pas vraiment à Khiva. En été, dès le milieu de la matinée, le climat continental se révèle dans toute sa brutalité. La fournaise estivale s’abat sur la ville (en juin de cette année, il a fait jusqu’à 50°), la lumière écrase ses habitants sous une chape aveuglante. Assommé de chaleur, on n’a d’autre choix que de se réfugier à l’ombre des constructions habilement orientées pour créer des courants d’air rafraichissants. Cela ne suffit toutefois pas très longtemps. Il faut rapidement mettre sa curiosité en veilleuse et reporter sa visite à des heures moins brûlantes.
Comme j’en ai pris l’habitude lorsque je voyage, c’est au petit matin que j’aime partir seule à la chasse aux belles images. Il est 6h. lorsque je pousse la porte de mon bed & beakfast et m’enfonce au coeur d’Itchan Kala, encore toute ensommeillée. Dans les ruelles désertes, couleur sable et turquoise, j’ai l’impression d’évoluer dans un immense décor de cinéma. Khiva, qui a acquis le statut de ville-musée en 1967, présente l’ensemble architectural le plus homogène et préservé du monde islamique. Les grincheux ironiseront que ce statut lui a fait perdre son âme et ses habitants mais même si les visiteurs sont encore plus nombreux que les familles résidentes, la cité, qui s’était vidée sous l’ère soviétique, se repeuple peu à peu. Aujourd’hui 2’000 des 40’000 habitants de Khiva vivent de nouveau dans l’antique enceinte.
De si bonne heure, les rues sont certes vides mais la cité n’est pas morte pour autant. La vie est là, tout près. Je découvre, étonnée, que les maisons sont ouvertes à tout vent. Un peu gênée, je regarde leurs habitants, avides d’un peu de fraîcheur, dormir à même le sol sur le perron ou juste derrière la porte, lorsqu’ils n’installent pas leur lit carrément dans la rue. Quel étrange sentiment que de contempler tous ces corps assoupis dans ce décor figé dans le temps et comment échapper à l’impression de se promener dans l’univers merveilleux d’un conte?
Au fil de ma balade, Khiva s’éveille peu à peu et m’offre un spectacle d’une autre nature.
La chorégraphie est parfaitement orchestrée. C’est un véritable ballet de balais!
La ville encore engourdie résonne maintenant du frottement régulier de balais sur les pavés. Jeunes et moins jeunes, hommes, femmes, de nombreuses personnes s’affairent en silence au débarbouillage matinal de la belle. Indifférents à ma présence, les balayeurs lèvent à peine la tête sur mon passage. J’ose en aborder quelques uns qui se laissent volontiers photographier mais quel dommage que je ne puisse d’avantage échanger avec eux. L’anglais ne m’est ici d’aucun secours.
Un passé tumultueux et effrayant
Mais sous son aspect actuel bien propret, Khiva la coquette cache un passé mouvementé. Célèbre pour son marché d’esclaves, la capitale du Khorezm a longtemps été un repaire de trafiquants, de brigands et de voleurs où trahisons et meurtres étaient monnaie courante. Son histoire regorge d’épisodes sordides propres à filer des cauchemars aux plus costauds. En passant sous le Kalta Minor, le minaret inachevé qui aurait dû être le plus haut du monde musulman, je ne peux m’empêcher d’entendre les cris de l’architecte précipité du haut de ses 26 mètres pour avoir secrètement accepté d’en construire un plus grand pour l’Emir de Boukhara. Plus loin ce sont les hurlements des hommes du Tsar Pierre massacrés par les troupes du Khan alors qu’ils se croyaient en sécurité à Khiva qui me hantent. Et comment ne pas frissonner en pensant à leur malheureux chef, un prince russe écorché vif, dont la peau a été tendue sur un tambour?
Les rires d’un enfant qui s’amuse avec un chat au coin de la rue me tirent heureusement de mes sombres rêveries. ll esquisse un sourire timide avant de disparaître en courant. Ce sont alors de délicieux effluves de boulangerie qui viennent chatouiller mes narines. A Khiva comme ailleurs en Ouzbékistan, on cuit le pain en plein air dans des fours aux parois d’argile. L’odeur si appétissante des galettes piquées de formes géométriques me rappelle soudain que l’heure du ptit déj. approche et qu’il est temps de regagner ma pension.
Durant la journée, Khiva me révélera d’autres trésors. Elle me laissera entrevoir ce qu’était la vie des concubines du Khan dans leur harems raffinés, m’ouvrira les portes de ses medersas où tant d’étudiants se sont formés et me ravira par la richesse et la finesse des ornements de ses palais. Le soir elle m’entraînera même dans des danses étourdissantes, rythmées par les tambourins et les grelots d’une belle ensorceleuse.
Je la quitterai peu après pour d’autres destinations prestigieuses mais je lui resterai longtemps redevable d’avoir si bien su me faire entrer dans la légende!
Nous voila déjà presque arrivés à Noël. Je ne saurais terminer ce billet sans vous souhaiter d’heureuses fêtes, remplies de magie, de chaleur et de partages. Une nouvelle fois, je vous remercie très sincèrement pour votre présence ici malgré mon manque d’assiduité au cours de ce second semestre 2017. J’ai beaucoup de photos à vous montrer mais le temps pour rédiger des articles m’a hélas cruellement manqué. J’espère de tout coeur que 2018 me permettra de rattraper mon retard.
Joyeux Noël à tous et à très bientôt 🙂












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