Ce 2ème chapitre de mon carnet mongol aurait dû nous conduire à travers les steppes enneigées jusqu’au rives d’un lac proche de la frontière sibérienne mais c’était sans compter l’actualité de ma ville qui, à mon retour de voyage, m’a fait une sacrée surprise. Elle était tellement incroyable que j’ai eu envie de la partager avec vous sans attendre.
Mais avant de vous en dire plus, commençons par le commencement. Je vous emmène à la rencontre des aigliers, Mongols d’origine Kazakh qui perpétuent une tradition millénaire
Les maîtres des aigles
A l’extrême ouest de la Mongolie, à 4 heures d’avion d’Oulan Bator, l’Altaï, ses hauts sommets enneigés, ses lacs cristallins et ses vallées luxuriantes. C’est dans ce far-west mongol que vivent les Kazakhs. A la différence des autres ethnies du pays majoritairement bouddhistes, ils sont musulmans et parlent la langue du Kazakhstan. Leurs traditions et même leur gestuelle font d’eux une population à part en Mongolie. Mais surtout, ils ont hérité de leurs ancêtres du Turkestan l’art très particulier de la chasse avec des aigles et sont devenus maîtres dans l’art de dresser ce prédateur sauvage. Au fil des siècles, ces pasteurs nomades ont appris à connaître le caractère et les moeurs de ce magnifique oiseau jusqu’à le dompter et à le faire vivre au sein de leurs familles sous la yourte.

Certains capturent des aigles sauvages adultes à l’aide d’un filet mais en général les chasseurs recherchent plutôt des jeunes qu’ils enlèvent du nid à l’âge de deux mois avant leur premier vol. Ils préfèrent les femelles pour leur agressivité et leur envergure qui peut atteindre 2,20 mètres. Ils nourrissent quotidiennement l’aiglon avec de la viande crue, car s’il apprend à se nourrir seul, il redeviendra sauvage et fuira les hommes. Le jeune rapace apprend peu à peu à rester en équilibre sur le bras de son maître et à réagir à ses appels. L’entraînement se poursuit avec une peau de marmotte ou de renard que l’on traîne derrière un cheval pour simuler la proie en mouvement. Si l’aigle réussit à l’attraper, la dépouille lui est offerte en guise de récompense.
En Mongolie, la chasse à l’aigle se pratique de septembre-octobre à janvier. Pendant cette période, les chasseurs tiennent leurs aigles affamés pour les rendre plus performants. Leur vision, huit fois supérieure à celle de l’homme, leur permet de repérer de très haut leurs proies (principalement des renards mais aussi des lièvres et des petits loups). Et lorsque le rapace s’élance à plus de 160 km/heure en piqué dans les montagnes à la poursuite de sa proie, le cavalier doit user de toute son expérience et se montrer très rapide pour le retrouver avant qu’il n’abîme la fourrure de sa victime ou que cette dernière ne le blesse en se défendant. La viandes est donnée à l’oiseau et les peaux sont revendues ou utilisées pour confectionner des vêtements.
Le festival des aigles
Chaque année, au début octobre, deux jours de joutes, de courses et de cavalcades infernales, réunissent les aigliers dans l’Altaï mais c’est à un autre festival, qui a lieu dans le Terelj près d’Oulan Bator, que j’ai assisté au début du mois de mars dernier. Cette manifestation est certes moins authentique que celle d’automne mais elle a cependant le mérite de donner un bon aperçu de cet art ancestral à ceux qui ne peuvent faire le déplacement jusque dans le lointain Altai. Pour l’occasion, les aigliers et leurs oiseaux ont fait deux jours de route dans des camions et c’est revêtus de leurs plus beaux atours que du haut d’une colline, ils lancent leurs aigles à la poursuite de leur proie. Tout au long de la journée, les chasseurs se livreront à divers exercices de chasse (tirs à l’arc, lutte à cheval etc.) qui permettront de désigner le vainqueur. La tenue du cavalier, la manière dont son aigle est posé sur son bras et le harnachement du cheval seront également notés.
La jeune fille et son aigle
La rudesse du climat mongole (il peut faire jusqu’à -50°) et le relief très accidenté de l’Altai expliquent que l’art de la chasse ait traditionnellement été pratiqué exclusivement par des hommes. Les chevauchées dans la montagne pour traquer le gibier en hiver sont dangereuses et pénibles pour les chasseurs qui portent de longues heures durant sur leur avant-bras un oiseau qui pèse tout de même de 8 à 10 kg. Aussi quelle fut ma surprise de voir au milieu de tous ces hommes une jeune fille. Tout de blanc vêtue, un énorme aigle posé sur son bras droit, elle affichait à la fois beaucoup d’assurance et de sérénité. Intriguée, j’interrogeai mon guide qui me révéla qu’Ashiolpan Nurgaiv, 15 ans, est la première femme à avoir remporté une compétition de chasse avec son aigle. Depuis elle est devenue une vraie star et un modèle pour beaucoup de jeunes filles en Mongolie. J’ai bien évidemment été impressionnée par cette adolescente qui, tout au long de cette journée, a fait preuve de beaucoup de maîtrise et de calme avec son aigle mais ce n’est qu’à mon retour en Suisse que j’ai pris la mesure de son histoire.
Après le festival des aigles, le festival du film
Moins de trois semaines après mon retour de Mongolie se déroulait le festival international du film de Fribourg. Ce festival a pour vocation de rendre accessibles au public des réalisations qui trouvent rarement ou pas du tout leur place dans le système de distribution traditionnel. De plus en plus intéressée par ce genre de films, j’ai découvert avec stupéfaction dans la presse que l‘édition de cette année s’ouvrait avec la projection de « The Eagle Huntress« un documentaire consacré au destin atypique d’Aisholpan Nurgaiv, première dresseuse d’aigle de Mongolie!
Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous a dit le poète… En voila un que je n’aurais manqué pour rien au monde!
J’ai assisté à l’ouverture du festival bien sûr et me suis laissée embarquer dans ce film aux images magnifiques. J’ai été touchée par la détermination (et la passion) de la jeune fille à vouloir, envers et contre tout, posséder et dresser son propre aigle mais je crois que je l’ai été davantage encore par son père. Résolument progressiste, il n’a pas hésité à défier ses pairs chasseurs et une tradition millénaire pour soutenir et aider sa fille à réaliser son rêve. Et ce n’est pas par défaut, parce qu’il n’a pas de fils comme certains ont pu se l’imaginer. Il a un fils aîné qui est déjà un spécialiste du dressage des aigles.
A l’issue de la projection, j’ai eu le plaisir de pouvoir m’entretenir avec la jeune fille et son père qui ont fait le déplacement jusqu’à Fribourg et qui ont répondu avec beaucoup de gentillesse et de modestie à toutes mes questions. Et j’avoue avoir été réellement émotionnée de retrouver dans ma ville ces personnes rencontrées à l’autre bout du monde quelques semaines auparavant.
Enfin parce qu’ici on aime avant tout la photo et qu’il faut rendre à César (ou plutôt à Asher) ce qui lui appartient, j’ai encore envie de vous dire que le réalisateur britannique de ce documentaire en a eu l’idée après avoir vu les images d’Asher Svidensky. C’est ce photographe israélien qui le premier a découvert Ashiolpan et sa famille dans le cadre d’un projet photo consacré à l’avenir de la chasse avec des aigles en Mongolie. N’hésitez pas à cliquer sur le lien pour découvrir ses magnifiques images et le récit de son projet. C’est passionnant!





Laisser un commentaire