On dit souvent sans réfléchir que l’on prend la route mais ne serait-ce pas plutôt elle qui nous prend et nous conduit parfois là où l’on s’y attend le moins? Lors d’un road trip en Espagne en mai dernier, nous nous sommes retrouvés au milieu d’une incroyable concentration de gratte-ciel, une destination totalement improbable pour moi qui n’aime rien tant que les grands espaces et la nature mais qui s’est finalement avérée loin d’être inintéressante.
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A une centaine de kilomètres au sud de Valence, sur la Costa Blanca, la route trace à travers des reliefs montagneux et arides. C’est dans ce décor digne d’un western que l’on voit poindre les uns après les autres les sommets des 370 tours de Benidorm. Symbole du tourisme de masse et de la bétonisation excessive du littoral espagnol, Benidorm n’est pas du tout le genre de destination qui m’attire habituellement. Mais il y a très très longtemps, j’y ai passé des vacances qui ont imprimé dans ma mémoire de petite fille le souvenir flou d’une cité verticale démesurée et j’ai soudainement envie de me confronter à mes souvenirs. Mon compagnon, lui , n’a jamais entendu parler de cette station balnéaire mais le peu que je lui en dis éveille son intérêt et le voila à son tour motivé à découvrir ce Manhattan sur Méditerranée.
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Le crochet est vite fait, l’itinéraire prévu attendra un peu. A la fenêtre de notre véhicule défilent tours à l’architecture plus ou moins contemporaines, grues et enseignes en tous genres. Je plonge dans cette vision urbaine incongrue avec toute la concentration requise. Ma mémoire parviendra-t-elle à connecter avec un passé vieux de plusieurs décennies? Reconnaîtrai-je quelque chose des vacances familiales passées ici il y a si longtemps?
Rien n’est moins sûr car depuis lors, Benidorm a connu une forte croissance urbaine. Aujourd’hui, elle compte 180 000 habitants hors saison mais plus de 500 000 en été. Elle prétend être la ville avec la concentration de gratte-ciel la plus élevée au km² à l’échelon européen et avec son développement rapide et son front de mer archi-bétonné, elle est devenue un symbole du kitsch balnéaire. Et dire que jusqu’au début des années 1950, il n’y avait ici qu’un modeste village de pêcheurs niché à l’ombre des amandiers et des oliviers. Comment en est-on arrivé là?
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Le maire et le bikini
En très raccourci, on pourrait dire que tout est de la faute du bikini. Cela paraît loufoque mais attendez que je vous raconte. Il faut se placer dans le contexte des années 1950. Le destin de cette ville tient alors dans les mains d’un seul homme, son maire, qui n’a pas de pétrole mais beaucoup d’idées et un sens redoutable du marketing. Pedro Zaragoza comprend que la classe moyenne émergente commence à avoir les moyens de voyager et a des envies de soleil et de vacances. Il établit un plan d’urbanisme futuriste et innovant, tout en hauteur et décide de défier la puritaine Espagne franquiste.
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A l’époque, le bikini c’est le diable! Jugé sulfureux et subversif, il est interdit sur les plages espagnoles et presque partout en Europe. Flairant l’air du temps, l’audacieux Zaragoza l’autorise pourtant dans sa ville, persuadé qu’il va dynamiser le tourisme naissant et favoriser par la même occasion l’entrée de précieuses devises. Mais bien évidemment, il se met la très conservatrice église catholique à dos. A-t-il vraiment été excommunié ou seulement menacé de l’être? Peu importe mais on raconte qu’il demanda une audience au général Franco lui-même. Il n’aurait pas hésité à faire 8h. de Vespa jusqu’à Madrid pour le convaincre que le port du deux-pièces mini-riquiqui n’était pas un pêché et surtout lui exposer les bénéfices économiques de sa démarche. Bien lui en a pris puisque le Caudillo le laissa faire.
Les années suivantes, l’inventif Zaragoza poursuivit la promotion de son fief avec des campagnes de promotion originales. Il a notamment invité personnellement des Lapons pour une séance photos en costumes traditionnels sous le soleil de la Costa Brava (une initiative qui a attiré les foules jusqu’au cercle polaire) ou en inaugurant un festival de la chanson qui lança la carrière de l’inoxydable Julio Iglesias. Le boom touristique espagnol était né.
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Enfer ou paradis?

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L’audace et le dynamisme de son maire n’ont toutefois pas empêché Benidorm de souffrir d’une mauvaise image. Figurant parmi les premières stations balnéaires à être planifiée pour le tourisme de masse, son développement rapide et la bétonisation excessive de son littoral se sont faits au détriment de l’environnement et du patrimoine de l’ancien village qui a été majoritairement détruit.
« Benidorm a toujours été méprisée par les élites et considérée comme un concentré excessif de vulgarité et de mauvais goût« .
Quotidien El Pais
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Avec plus de 5 millions de touristes brassés tout au long de l’année, Benidorm incarne pour beaucoup l’enfer sur terre mais pour de très nombreux autres, c’est un paradis où il fait très bon vivre. Idéalement située entre mer et montagne, elle bénéficie d’un climat particulièrement doux et de peu de précipitation. Ses 300 jours d’ensoleillement par an favorisent les activités de plein-air, le farniente sur ses plages urbaines ou ses criques plus confidentielles.

On peut aimer ou abhorrer cet endroit mais il faut reconnaître que le paysage est unique. Le regard embrasse la baie, suit la courbe de la longues plage de sable fin avant de rebondir sur l’enchevêtrement de béton et de signes lumineux qui borde la mer. C’est tout à la fois choquant et hypnotisant. Je ne suis jamais allée à Rio mais il y a sur ce bout de notre vieille Europe quelque chose de Copacabana. Le dépaysement ou plutôt le « déboussolement » est total.
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Architecture
L’Intempo
Plus haut immeuble de la ville et l’un des plus hauts gratte-ciel résidentiels de l’Union européenne
Avec ses 202 mètres de haut et 47 étages, cette tour a connu bien des déboires. Commencée en 2007, sa construction a été interrompue pendant une décennie en raison de la crise économique de 2008 et de la faillite de son promoteur. Après des années d’abandon, elle a finalement été terminée en moins de deux ans (de fin 2019 à juillet 2021). C’est l’un des rares gratte-ciel au monde à avoir la forme d’une arche. Les habitants de Benidorm l’appellent « la bague de fiançailles », en raison de ses reflets dorés au soleil et de la partie centrale qui rappelle un diamant.
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Des anglais, de la bière, des hamburgers
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Des gratte-ciel, du divertissement, des fêtes et des touristes en permanence… C’est le royaume du « all inclusive », du bon marché. On trouve de tout, sauf du local. Les « pubs » et les panneaux « English goods » se succèdent dans les larges avenues de la ville tout comme les restaurants à thème. Le divertissement est roi, le dépaysement est nul. Le tourisme est standardisé, il y a ici les mêmes loisirs et les mêmes chaines de fast-food qu’ailleurs. C’est Las Vegas au bord de la mer, Manhattan pour la skyline. Beni-York, Beni-Vegas, les surnoms ne manquent pas!
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Qu’en ai-je pensé?
Benidorm a tout misé sur les loisirs: parcs à thème, activités fun et sportives, discothèques, son offre touristique est pléthorique. Rien ici n’est authentique, ce n’est pas vraiment l’Espagne mais une gigantesque usine à touristes. L’enfant que j’étais à 5 ou 6 ans en a gardé le souvenir d’une ville moche. Aujourd’hui, je ne la trouve toujours pas belle mais avec ses buildings hétéroclites, ses plages immenses, cette cité verticale est intrigante et totalement inédite sur les rives de la Méditerranée. Clairement je ne passerais pas mes vacances ici mais ce « phénomène culturel » mérite d’être vu de ses propres yeux si l’on passe dans les parages. L’espace de quelques heures, j’ai été totalement dépaysée, comme si j’avais été téléportée sur un autre continent. Et rien que pour cela, le détour valait le coup.
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