Retour en Albanie. Après avoir marché plusieurs heures et franchi un col à 1’800m. d’altitude, nous voila à Theth, un des villages les plus isolés d’Albanie. C’est à la découverte de celui-ci, de ses coutumes ancestrales et de ses environs splendides que je vous convie aujourd’hui.
Nous sommes arrivés à pied à Theth, mais il est aussi possible pour ceux qui n’auraient pas envie d’user leurs semelles de se rendre dans la vallée en véhicule. Attention toutefois ce n’est pas moins sportif que l’option pédestre ! Pour y parvenir, il n’existe qu’une seule route non asphaltée, en fait plutôt une piste forestière qui serpente à flanc de montagne, étroite et par endroits complétement défoncée. Inutile de dire qu’elle est dangereuse, comme en témoignent les croix qui la jalonnent. A moins d’être un as de la conduite tout terrain et d’avoir un véhicule robuste, mieux vaut oublier l’idée d’y aller seul avec une voiture de location. On peut emprunter des minibus qui desservent la vallée au départ de Shkodra (ils ne partent que s’ils ont suffisamment de personnes à bord) ou recourir aux services de certains propriétaires de chambres d’hôtes qui proposent de venir chercher leurs clients.
« Je crois qu’aucun lieu dans le monde foulé par l’homme ne m’a jamais donné un aussi grandiose sentiment d’isolement »
Edith Durham (journaliste britannique) décrivant Theth dans les années 1900.
En allant à Theth, ne vous attendez pas à trouver un village au sens où on l’entend chez nous, avec une place centrale, des ruelles, des commerces et des cafés. Il s’agit tout au plus d’un hameau, composé de quelques habitations disséminées, rectangulaires en pierre couvertes de toit de tuiles plates, de bois ou de tôle. Moins de 100 habitants y résident à l’année. Des maisons d’hôtes ont certes poussé ici ou là grâce à l’afflux récent et très relatif de visiteurs et l’école a réouvert ses portes mais il n’y a aucun magasin (le premier commerce est situé à deux heures de route) ni restaurant. En hiver s’il neige, la vallée est totalement coupée du reste du pays. C’est du reste cet isolement qui a conduit à sa création au 17ème siècle par des Albanais catholiques qui souhaitaient préserver leurs coutumes. Il est l’un des rares villages qui fut et qui demeure à majorité catholique.
La tour d’isolement (à droite)
Nous sommes ici au coeur du Dukagkjin, une terre qui doit son nom à un prince albanais du 15ème siècle auquel on attribue la paternité du Kanun. Ça ne vous parle pas forcément mais si je vous dis dettes de sang, vendetta, enfants captifs, trêve, honneur retrouvé peut-être comprendrez-vous mieux. Le Kanun est un ensemble de lois coutumières qui, à défaut de pouvoir supprimer les règlements de compte entre clans et familles, régit les modalités de la vendetta. D’une manière très raccourcie, on peut dire qu’en vertu de ce code ancestral, chaque vie humaine se rachète par une autre, choisie dans la famille de l’agresseur. C’est oeil pour oeil, dent pour dent! A Theth, nous avons visité la tour d’isolement, un bâtiment qui joue un rôle clé dans cette tradition du Kanun. Le nord de l’Albanie en comptait beaucoup mais celle-ci est l’une des rares à avoir résisté aux destructions de l’ère communiste. Le rez-de-chaussée de cet édifice très rudimentaire ne compte aucune autre ouverture qu’une imposante porte. On accède au premier étage au moyen d’une échelle que l’on retire aussitôt pour grimper au second étage. Des meurtrières permettaient de surveiller les environs et de tirer sur les étrangers qui s’approchaient de la tour. Son propriétaire, un authentique descendant du prince Dukagjin, nous a expliqué que les criminels de sang pouvaient y trouver refuge pendant quelques jours, le temps que leur famille qui faisaient l’objet d’une vendetta règle leurs différends avec la famille offensée. Si aucun accord n’était trouvé, le coupable avait trois jours pour fuir avant que le clan adverse se lance à sa poursuite.
« La fameuse formule que les vivants ne sont que des morts en permission dans cette vie trouve dans nos montagnes sa pleine signification»
Ismaïl Kadaré, Avril brisé
La tour n’est plus utilisée de nos jours, mais cela ne signifie pas pour autant la disparition de cette loi moyenâgeuse qui s’avère malheureusement beaucoup plus forte que les codes de l’Etat. Depuis la chute du régime communiste (en 1992), elle a même fait un retour en force inattendu. Aujourd’hui, les familles poursuivies préfèrent se terrer chez elles ou fuir à l’étranger. Dans un rapport d’avril 2016, le médiateur de la République albanaise estimait que «66 familles de 157 personnes, dont 44 enfants, restent cloîtrées», dont 57 familles près de Shkodra. Dans nos sociétés modernes, à deux heures à peine d’avion de ce petit bout d’Europe, on peine à comprendre ces rites impitoyables. Ce n’est que lorsqu’un homme, fuyant ses montagnes reculées et les coutumes qu’il a violées, est assassiné près de chez nous que l’on prend la mesure de ces traditions.
Mais laissons là les sombres aspects de la culture albanaise pour profiter du soleil et des paysages somptueux de la région qui, déjà au temps du communisme, attiraient les amateurs de nature sauvage et de grand air. Le parc national de Theth qui s’étend sur près de 2’300 hectares offre de nombreuses possibilités de randonnée dans un cadre grandiose. Entre cascades, canyons et sources jaillissantes, on n’ a que l’embarras du choix.
Notre balade commence le long de la rivière Shala, sur une piste caillouteuse. Il fait chaud mais contrairement à la veille, nous n’avons pas à grimper. Les amateurs de tranquillité apprécient, à part quelques moutons, quasiment personne ne vient troubler la quiétude des lieux.
Après 2,5 heures de marche, nous pensons être au bout de notre effort et avoir atteint notre but en apercevant un bassin d’eau turquoise mais cette piscine naturelle créée par le débit de la Rivière Noire à Ndërlyse n’est qu’une première étape. Après nous être désaltérés dans la petite buvette qui jouxte le plan d’eau, nous nous engageons dans la vallée étroite de Kaprej sur un petit sentier nettement plus escarpé que le chemin parcouru jusque là.
Piscine naturelle de Ndërlyse
La source de l’oeil bleu est un secret bien gardé difficile à dénicher sans guide. Après une grimpette d’une quarantaine de minutes (on peut faire plus vite mais il faisait chauuuuud), l’émerveillement est à la hauteur de l’effort consenti. Nous découvrons enfin la source, joyau turquoise niché dans un écrin de verdure.
La source de l’oeil bleu
Le lieu est enchanteur et nous en met plein les yeux. Ici pas de parking, de béton, de marchands de glace et de souvenirs kitch comme on a l’habitude d’en voir à proximité de sites d’exception, juste quelques aménagements sommaires mais astucieux comme cette plateforme de branches posée sur un rocher.
L’eau cristalline est une invitation à la baignade mais avec ses 8 petits degrés, je défie quiconque d’y tremper autre chose que la pointe de l’orteil.
Des terrasses en branchages construites dans les arbres à l’aplomb de la vasque turquoise offrent aux randonneurs un lieu de pic-nic privilégié.
et un peu plus loin, une cahute fait office de « buvette ».
L’espace de quelques heures, je me suis imaginée Robinson dans son paradis, loin de la civilisation et de son incessant tumulte. Peut-on rêver plus idyllique? C’est le genre d’endroits que l’on a envie tout à la fois de montrer pour dire « regardez, il existe encore des sites merveilleux pas loin de chez nous, authentiques et préservés » mais aussi de garder secrets, très égoïstement, pour leur éviter d’être abîmés par une fréquentation excessive. Qu’en adviendra-t-il d’ici quelques années? Une route sera-t-elle construite pour permettre à des cars de déverser leur lot de touristes à longueur de journée? Des restaurants viendront-ils remplacer la cabane de bois? J’ose espérer que les Albanais auront à coeur de développer un tourisme durable et respectueux de l’environnement pour sauvegarder la magie d’un tel lieu.
Pour terminer, parce que j’aime aussi partager mes découvertes littéraires, je vous recommande chaudement « six fourmis blanches« , un polar de Sandrine Colette où les montagnes du nord de l’Albanie jouent un rôle central. Ce roman à deux voix, habilement construit et très bien écrit, mêle suspense et rebondissements dans ces vallées méconnues où les rites ancestraux rendent l’atmosphère mystique, quasi fantastique.










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