A 800 kilomètres d’Oulan Bator dans le nord de la Mongolie est nichée à 1645 m. d’altitude une véritable merveille naturelle. D’une superficie six fois supérieure à celle du lac Léman, le lac Khövsgöl, dont on dit qu’il est le petit frère mongol du Baïkal, est également surnommé « Perle Bleue Foncée » ou « Mère Océan » en raison de la pureté de ses eaux. Entouré d’une douzaine de sommets culminant à plus de 2000 mètres d’altitude et recouverts de forêts de pins et de prairies où broutent yacks et chevaux, il représente la plus grande réserve d’eau douce du pays. Gelé de janvier à avril/mai, sa couche de glace dépasse souvent 1 m. d’épaisseur.
Au coeur de l’hiver dernier, je me suis rendue dans cette région encore méconnue à la frontière entre la grande steppe mongole et le début de la taïga et de la forêt sibérienne. Dans cette nature intacte, j’ai partagé pendant quelques jours la vie d’une famille semi-nomade. Départ sur les rives du lac Khövsgöl pour une immersion dans un quotidien à mille lieues de notre mode de vie occidental.
Parti le matin d’Oulan Bator en direction du nord ouest, notre vieil Uaz soviétique de 1960 avale bruyamment les kilomètres d’asphalte. La route est longue et monotone mais on a de la chance car jusqu’à tout récemment, une bonne partie du tronçon n’était qu’une simple piste non goudronnée extrêmement éprouvante. A l’intérieur du véhicule, il ne fait pas bien chaud. Emmitouflés sous plusieurs couches de vêtements, nous contemplons le paysage blanc quasi lunaire qui défile à la fenêtre. Seuls quelques troupeaux de chèvres, de vaches et de chevaux viennent animer parfois la monotonie de l’immense steppe mongole. Malgré le froid et l’inconfort, la somnolence nous gagne tant et si bien qu’au bout de quelques heures, c’est à peine si l’on remarque que le ronronnement du moteur décline. L’Uaz, devenu soudainement poussif, finit par s’arrêter au milieu de nulle part. Le carburateur n’en peut plus! Notre chauffeur, un habile mécano qui connaît par coeur son vieux compagnon, ne met guère plus de 20 minutes pour lui refaire une santé. Heureusement car même si l’on apprécie de se dégourdir les jambes, l’atmosphère a l’extérieur est fraîche. Une trentaine heures et deux crevaisons plus tard, nous atteignons enfin le lac Khövsgöl. Il est 19h.30. on y voit goutte mais une petite anxiété nous étreint soudain.
Nous prenons conscience que nous roulons désormais sur une gigantesque patinoire de plus de 100 mètres de profondeur…
La glace a beau être très épaisse, on ne peut s’empêcher de songer à tous les véhicules sous le poids desquels elle a cédé depuis la période soviétique et qui sommeillent encore sous l’eau. La circulation sur le lac a certes été interdite dans les années 2000 pour des raisons écologiques, elle est toutefois tolérée pendant le festival des glaces qui anime en ce moment la région (et dont je vous reparlerai bientôt). Et puis ici comme ailleurs, quand le chat n’est pas là, les souris dansent, ou plutôt les Mongols s’amusent comme des gamins à rouler à vive allure sur cette voie providentielle,
Après un trajet de 20 minutes sur la glace, le véhicule, à grands coups d’accélérateur et dans un vrombissement assourdissant, monte sur la berge et part à l’assaut de la dernière pente. Dans la lueur des phares, deux cent mètres plus haut, apparaît enfin la maison de nos hôtes. Ceux qui ont lu le récit autobiographique de Sylvain Tesson ne pourront comme moi s’empêcher de penser à sa cabane sibérienne. Posée en lisière d’une forêt de conifères, elle est faite de rondins et ne mesure par plus de 20m2. Ma, le chef de famille, vit là avec les siens. Ses fils de 13 et 16 ans ainsi que sa fille Baïstik, 29 ans, et son petit garçon de 5 ans partagent son quotidien dans l’unique pièce de la maison. A côté, une yourte accueille les visiteurs. C’est là qu’on nous installe pour la nuit avant de nous convier pour le repas.
Le modeste logis est rempli comme un oeuf. Semaine des festivités du nouvel an oblige, plusieurs proches de notre famille d’accueil sont venus lui présenter leurs voeux et bien évidemment restent pour manger et dormir sur place. Assis sur un tabouret, une caisse ou à même le sol, chacun se débrouille comme il peut pour tenir son assiette de buzz (raviolis de mouton) et son verre sa tasse d’alcool de yogurt de yack. Cette « délicatesse » n’est pas vraiment à mon goût mais ce n’est ni le lieu ni l’heure de faire ma difficile, d’autant que les hommes semblent ravis de trinquer avec nous.
Une première nuit « rock’n mongole »
Aux alentours de 22 h. , exténuée par nos longues heures de route et toutes ces libations, je parviens enfin à prendre congé et regagne la yourte. Mais là, alors que je ne songe qu’à m’enfouir dans mon duvet et à sombrer dans un sommeil réparateur, rien ne va plus! Mes deux comparses, craignant le froid de la nuit, ont saturé le poêle de bois. Il fait au bas mot 40° à l’intérieur, un vrai sauna. Les joues me brûlent, j’étouffe, je peste, mais rien n’y fait, elles refusent d’ouvrir la porte pour amener un peu d’air. Comment fermer l’oeil dans une telle étuve? A peine énervée, je retourne dans la cabane voisine dans l’espoir de trouver un autre endroit pour dormir. Les mongols, déjà bien éméchés, ne comprennent pas vraiment mon problème mais m’invitent très gentiment à passer la nuit parmi eux. Me voila donc placée devant un choix cornélien: bouillir dans une yourte surchauffée ou partager un coin de paillasse avec 8 fêtards en piste. J’ai finalement choisi la cabane et je ne sais toujours pas si j’ai bien fait. La bande de joyeux drilles a festoyé jusqu’à fort tard, puis c’est le gamin qui se l’est joué Vomito. Quant au portable de sa mère, il n’a pas arrêté de sonner toute la nuit (!!!) . Autant dire que malgré boules quies et masque sur les yeux, je n’ai pas vraiment dormi.
Au petit matin, je me réveille dans un vrai champ de bataille. Après la beuverie de la veille, la cabane est encombrée et sale. Baïstik plie les couvertures et tente, sans grand succès, de remettre les lieux en ordre. Il y a tant de monde à l’intérieur que je préfère m’éclipser et découvrir les alentours. Dehors, l’air pique méchamment mais le bleu limpide du ciel, la vue sur le lac gelé en contre-bas et les sommets illuminés de l’or des premiers rayons me font instantanément oublier ma nuit mouvementée. Dans le froid cristallin, le paysage intacte est nimbé d’un silence saisissant, absolu. Aucun un avion ne fait vibrer l’azur, aucun moteur ne crachouille dans mon tympan, aucun murmure n’agite mon cerveau, rien. Même la troupeau qui paît à proximité de la cabane le fait sans bruit. C’est comme si le froid avait coupé le son pour ne laisser que l’image, c’est beau tout simplement. Je me sens soudain l’âme ermite et me verrais bien, malgré l’absence totale de confort, prolonger ma retraite dans ce bout du monde…
« Le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus chers que l’or. Sur une Terre surpeuplée, surchauffée, bruyante, une cabane forestière est l’eldorado. »
Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie
Chaque année depuis 7 ans, d’octobre à juin, la famille de Ma emménage dans sa petite maison de bois. Lorsque le lac est gelé, elle n’est qu’à 10 minutes en véhicule de Khatgal, la ville la plus proche située à la pointe sud du Khövsgöl. En été par contre, son accès est beaucoup plus compliqué puisqu’il faut une heure pour parcourir les 20 km de piste défoncée qui longent la rive. Nos hôtes installent alors leur yourte à quelques kilomètres de là. Avec 30 yacks et un cheval, ils vivent très modestement. La région, boisée et montagneuse, n’offre pas suffisamment de pâturages pour les troupeaux des éleveurs dont la situation est difficile. Pour compléter ses revenus, le patriarche est contraint de travailler plusieurs jours par semaine dans le chef lieu où il est chargé de maintenir le chauffage de l’école en fonction. En son absence, ses enfants s’occupent du bétail et de toute l’intendance de la maison.
Tous les deux jours, c’est la corvée d’eau.

Un matin, une agitation soudaine à proximité d’un enclos attire mon attention. Un des deux garçons est en train d’atteler un yack à une charette rudimentaire sur laquelle est sanglé un tonneau rouillé.
Trois fois par semaine, les adolescents et leur attelage descendent sur le lac à 200 mètres en contrebas. Selon un rituel bien établi, l’aîné attaque la glace à coups de barre à mine tandis que son cadet dégage les débris à la pelle. Après plusieurs minutes d’efforts soutenus, l’eau jaillit. Pour prélever à tour de rôle le précieux liquide et remplir leur petite citerne, les garçons enlèvent leurs gants et plongent leur sceau dans l’eau glacée. Un jeune yack, manifestement assoiffé, se précipite pour se désaltérer longuement dans ce trou bienvenu. Comme je m’étonne que les autres ne l’imitent pas, on m’explique que les animaux plus âgés se satisfont de la neige qu’ils ingurgitent dans la journée.
A l’intérieur de la cabane, Baïstik s’active dans sa « cuisine » dont le pôele constitue l’unique équipement. Ici, pas de placards ni d’appareils électroménagers, les aliments sont simplement entreposés sur les meubles ou sur un rebord de fenêtre. La jeune femme prépare des spaghettis mongols qu’elle cuira dans un bouillon avec des morceaux de viande très grasse, un peu de chou et de carotte. Les légumes sont rares ici et la gastronomie pas vraiment goûteuse mais elle a l’avantage d’être roborative. Et un peu de Maggi (viandox pour nos amis français) dont les Mongols sont très friands, améliore sensiblement le contenu de notre assiette.
La maîtresse de maison, féminine jusqu’au bout de ses ongles vernis, ne porte que des robes, même lorsqu’elle va traire et s’occuper des yacks. Visiblement très connectée au monde, elle est sans arrêt interrompue dans son travail par son portable qui sonne à toute heure du jour et de la nuit. Son fils de 5 ans, lui, semble accro à une sorte de console vidéo sur l’écran de laquelle il a les yeux rivés plusieurs heures par jour.
Comment une jeune femme de moins de trente ans vit-elle ici? Comment organise-t-elle son quotidien? Quels sont ses rêves? Je brûle de lui poser de nombreuses questions mais je dois me montrer patiente. Comme tous les Mongols, surtout les non-citadins peu habitués à côtoyer des étrangers, elle est très réservée. Il me faudra attendre la fin de mon séjour pour que je puisse en savoir un peu plus sur elle et sa famille. Et encore, mon guide ne m’ayant pas autorisée à poser des questions trop personnelles, je me suis limitée aux aspects pratiques de sa vie. Je comprends mieux sa retenue lorsque j’apprends que c’est la première fois qu’elle accueille des hôtes étrangers. Sa famille en a remplacé au pied levé une autre qui a eu un empêchement. Comme je m’intéresse à l’intendance de la maisonnée, Baïstik m’explique que son frère la conduit une fois par semaine en ville pour y faire ses courses. A Khatgal, sa famille possède une yourte où vivent son père lorsqu’il travaille et son plus jeune frère durant sa scolarité. C’est là qu’est installée une machine à laver semi-automatique dans laquelle elle lave ses plus grosses pièces de linge. Le reste se fait à la main. C’est là également qu’elle s’installera lorsque son fils sera en âge d’aller à l’école. Le plus âgé de ses frères la remplacera alors à la cabane et prendra soin de leur père comme de coutume en Mongolie. Dans ce pays, en principe, c’est le plus jeune fils qui hérite du domaine. Je ne saurai rien par contre du père de l’enfant de Baïstik, ni de sa mère décédée quelques années auparavant semble-t-il. La jeune femme, un peu méfiante au début, s’est détendue lorsque je lui ai demandé de me parler de ses hobbies et de ses rêves. S’approchant d’un coffre près d’une fenêtre, elle a enlevé la housse de tissu qui recouvrait un couvercle en bois et l’a soulevé précautionneusement, révélant une antique machine à coudre. Les yeux brillants, elle m’a avoué sa passion pour la couture et la broderie. Puis avec un (rare) sourire, elle m’a confié souhaiter plus que tout au monde rester dans sa belle région et devenir propriétaire d’un grand élevage dont elle pourrait s’occuper!
Au moment de prendre congé de nos hôtes, nous leur avons remis, comme le veut la tradition, un sac contenant plusieurs petits présents. Ils l’ont pris sans un mot, ni un regard, sans rien dévoiler de leurs sentiments à notre égard. Même si nous savions que tel serait le cas, cette absence de réaction, tout-à-fait habituelle dans la culture mongole, n’en est pas moins déstabilisante pour nous autres occidentaux habitués à remercier avec effusion. Nous ne saurons jamais si nous leur avons fait plaisir et cela reste un peu frustrant!
Cette première immersion dans une famille mongole nous a permis de partager son quotidien et d’en saisir toute la rigueur. Nous avons pu également nous rendre compte de l’importance des liens sociaux et familiaux qui unissent les mongols. Durant tout notre séjour, les visiteurs n’ont cessé de défiler, pour une heure, une nuit ou quelques jours, nous démontrant que dans cette culture, rien ne vaut d’être réunis, même dans une petite cabane peu confortable et « surpeuplée ». Une belle leçon!


















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