Un voyage en train, une parenthèse hors du temps, hors de mon quotidien habituellement motorisé.
Un livre.
De temps en temps, j’oblige mes yeux, ma tête à prendre une respiration. Mon regard s’échappe du wagon à travers la vitre sale, il glisse sur le paysage qui défile. Ma rétine imprime des traînées de vitesse mais mon esprit ne saisit rien du tableau un peu flou, tout imbibé qu’il est des mots, de la résonance musicale et de la poésie des phrases qui transpirent de ce récit atypique.
Un récit de voyage certes, mais si différent dans sa construction, son style, sa narration. En une dizaine de chroniques de quelques pages, une jeune femme qui, de 15 à 23 ans a silloné le globe deux à trois mois par an, seule, sac au dos, jette sur le papier ses anecdotes, ses réflexions sur le nomadisme, sur la philosophie du voyage. Le désordre n’est qu’apparent. L’auteure ne livre pas un texte linéaire, chronologique ou géographique mais procède par association d’idées. D’une plume personnelle et ciselée, elle dit sa volonté de raconter le monde dans sa discontinuité, mettant en regard ses émotions, ses états d’esprits dans les différents lieux visités. Les phrases sont courtes, les images sensorielles. Comme nulle autre, elle sait brouiller les pistes et conduire en quelques lignes le lecteur de Brisbane à Dehli, sans toutefois que le fil de son récit ne se perde, ne se brise. Elle réussit à transcrire avec bonheur son émerveillement devant des villes désertées, des atmosphères crépusculaires… La sensualité de son écriture est telle que lorsqu’elle parle du thé qu’elle boit avec sa tarte aux cerises un dimanche d’automne pluvieux à Cracovie, on entend tout comme elle la valse lente, mélancolique d’ in the mood for love.
Plutôt que de longues et fastidieuses descriptions des lieux traversés (Europe, Inde, Australie, Syrie ou Burkina Faso), elle nous fait partager ses voyages intérieurs, les rencontres, amicales ou plus intimes, qui ont jalonné son parcours. La voyageuse-écrivaine fait la part belle aux émotions et aux sentiments, n’hésitant pas à évoquer avec une grande liberté de ton les nombreux amants qui ont émaillés sa géographie du coeur. Enfin et surtout, il y a chez celle qui se décrit comme étant « désespérément un être de langage » une conscience, un amour du verbe qui enchante. Les noms des villes aux consonances étrangères l’émeuvent avant même de les connaître et sont prétextes à moulte rêveries. Elle décortique certains mots et se repait de leur signification intrinsèque, comme le mot ravissement dont elle n’aime « pas sa sonorité, son côté rêche et benêt, son étendue. Mais j’aime sa double acception: ravi du temps, enlevé à l’instant présent, et par voie de fait ravi, heureux, ébaubi de beauté. “Le jeu nous ravit” avait dit un professeur de philosophie aux mains maigres, et il m’avait ainsi fait éprouver pour la première fois l’étrange polysémie du terme. Il y a ici quelque chose de l’ordre de Rimbaud, de Dante, de Claudel, quelque chose de la beauté par l’absence. Et une des manières de rapprocher la lecture du voyage est encore cette absence. (..) «
Avec Aude Seigne, j’ai découvert qu’il existe désormais un Occident nomade, pour qui prime l’abandon vers l’ailleurs, le désir de vide, la pure liberté… Et depuis lors, moi aussi j’ai envie d’y goûter!
Née le 14 février 1985 à Genève, Aude Seigne s’est vue décerner pour « Les Chroniques de l’Occident nomade » le Prix Nicolas Bouvier 2011. Un grand merci à Jeanne qui, grâce à un commentaire sur l’un de mes billets, m’a fait découvrir cette jeune et prometteuse auteure romande.

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