
L’été touche à sa fin. il est grand temps que je partage enfin avec vous ma destination de vacances. Longtemps fermée pour cause de dictature communiste, l’Albanie a accédé à la démocratie en 1992. Plus de 20 ans plus tard, elle reste encore largement méconnue et pour beaucoup mal aimée. Parce que c’est le secret le mieux gardé d’Europe, parce qu’aussi un jeune Albanais m’a vanté sa beauté avec des étoiles plein les yeux, j’avais très envie de découvrir par moi-même ce joyaux des Balkans.
Entre mer et montagnes, culture, traditions et modernité, nous avons, deux semaines durant, parcouru du nord au sud cette véritable Terra incognita située à moins de deux heures de vol de la Suisse
Le lac de Koman

En cette fin d’après-midi de juillet, nous atterrissons à Tirana. Il fait très chaud mais nous n’avons pas vraiment le temps de prendre la température de la ville car nous n’y passons qu’un courte nuit. Le lendemain, à 5 heures du matin, nous partons en mini-bus pour le nord du pays. Au départ de la capitale, la route, jalonnée d’un nombre hallucinant de stations services, déroule son tapis rectiligne et bien asphalté dans la plaine monotone. Son état ne tarde pas à se dégrader lorsqu’elle bifurque à droite pour se lancer à l’assaut de la montagne. Quelques kilomètres de lacets (et de nids de poule) plus tard, nous découvrons un paysage de lacs et de pinèdes hérissé de gigantesques poteaux électriques noirs et rouillés. Le Nord et ses grandes centrales qui alimentent tout le pays en énergie n’est plus très loin. Au terme de trois bonnes heures de route, nous arrivons à Koman où se dresse depuis les années 1970 un immense barrage qui a transformé la rivière Drin en un lac long (34 km) et étroit. Il est à peine 8 heures mais déjà plusieurs voitures attendent pour embarquer. Mieux vaut en effet arriver tôt le matin car il n’y a que deux ferries qui ne peuvent transporter que 4 véhicules et une cinquantaine de passagers. Sur le petit quai, des hommes s’affairent autour de leurs barques colorées, les chargeant de lourds sacs de nourriture destinés aux habitants de la région. Par ici, il n’y a pas de routes et encore moins de supermarchés.

Installés à l’avant du ferry, nous entamons une splendide croisière et découvrons ébahis des fjords balkaniques impressionants dont certains ne dépassent pas une cinquantaine de mètres de largeur. Les montagnes boisées dégringolent littéralement dans le lac et on se demande bien comment vivent les habitant des quelques rares fermes accrochées aux les pentes environnantes. C’est un très beau morceau d’Europe, sorti tout droit des temps anciens. Sur ces eaux paisibles ne croisent que de rares bateaux. Le paysage sauvage est de toute beauté. Il décline, dans un subtil camaïeu de bleu et de vert, la pierre, l’eau et le végétal. Seul bémol choquant, les déchets, plastiques et bouteilles en tout genre qui, par endroits, constituent de véritables nappes flottantes. On le constatera à plusieurs reprises durant ce séjour, l’Albanie peine à gérer son environnement.
Notre croisière s’achève deux heures et demi plus tard sous le regard morne de deux vaches qui pataugent sur les berges et avec le klaxon tonitruant d’une machine de chantier qui actionne sa pelle mécanique en guise de salut. Le ferry accoste sans encombre à Fierza et régurgite son (petit) lot de véhicules. A l’arrivée, pas de quai bétonné ni de restaurant touristique, juste une modeste buvette où nous achetons des boissons à un prix dérisoire (une canette de coca pour 100 lek soit 80 ct d’Euro). Après nous être désaltérés, nous poursuivons plus au Nord encore.
Les montagnes maudites – Valbona

Notre minibus est bondé. Les bagages entassés à l’arrière menacent de s’effondrer sur les passagers assis juste à côté. Il fait chaud, la somnolence nous guette mais les secousses de la route se chargent de nous maintenir éveillés. Plus nous nous enfonçons dans les montagnes, plus nous comprenons pourquoi l’Albanie s’appelle aussi Shqipëria, le pays de l’aigle. Se déplacer dans ces contrées couvertes à près de 70% de surface montagneuse, accidentée et difficilement accessible n’est pas aisé et prend beaucoup de temps. C’est du reste ces difficultés d’accès, et non une mystérieuse superstition, qui valent aux alpes albanaises le surnom de montagnes maudites.
Nous sommes chahutés sur de nombreux kilomètres puis nous avons soudain l’impression de rouler sur du velours. A partir de la ville de Bajram Curri, la route qui conduit à la Vallée de la Valbona, un des attraits majeurs des alpes albanaises, a été entièrement refaite (photo 1). On y gagne en confort mais pour dire vrai, ce ruban d’asphalte flambant neuf détone quelque peu dans ce décors de bout du monde.

En arrivant à Valbona, on est d’emblée saisi par l’imposant cirque de sommets qui dominent la Vallée. On pourrait se croire en Suisse ou en Autriche mais il se dégage de ces montagnes une puissance sombre qui fait que l’on se sent ailleurs. Quant aux maisons en pierre recouvertes de tavillons (planchettes qui font office de tuiles), aux meules de foin à l’ancienne, aux potagers cerclés de clôtures en bois ou en branchages, ils nous renvoient à une époque que l’on croyait révolue.



Au coeur du « village » – il s’agit plutôt de quelques maisons disséminées le long de la route – d’anciennes constructions communistes, laissées à l’abandon, tombent en ruine et n’intéressent plus que quelques vaches.

La région est assez pauvre. La principale activité des habitants, si ce n’est la seule, est l’agriculture. En hiver, le climat est très rigoureux, les températures souvent négatives et la neige abondante. Le ski y est très prisé mais il n’y a aucun remonte-pente. Dans le village, inutile de chercher des commerces ou des bars, il n’y en a pas. Depuis 1991, ces conditions de vie difficiles ont poussé bon nombre de villageois à chercher une vie plus confortable en ville. Aujourd’hui, le développement progressif et encore très relatif du tourisme constitue une aubaine pour la population locale qui y voit un moyen d’améliorer son quotidien. On constate l’apparition de nouvelles constructions et plusieurs familles ont aménagé leur habitation en maison d’hôtes propres et confortables.

Nous passons deux nuits dans l’une d’elle (photo 11). L’accueil est chaleureux, la nourriture très bonne et (trop) généreuse. Nous n’arrivons pas à ingurgiter la moitié de tous les plats que nos hôtes déposent inlassablement sur la table jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de place. Le soir, l’ambiance entre randonneurs de diverses nationalités est bon enfant mais tous, fatigués d’avoir crapahuté toute la journée, ne tardent pas à aller se coucher.

Car qui se rend à Valbona ne le fait pas pour sa vie nocturne mais pour sa nature sauvage et ses formidables possibilités de randonnées. Depuis 1996, la région est classée. Le parc national de Valbona se distingue des autres vallées par ses épaisses forêts de hêtres et de pins peuplées d’une faune très diversifiée. Ours bruns, loups, chats sauvages sont encore nombreux dans le coin paraît-il…

Après plusieurs heures passées en bus, nous avons hâte de nous dérouiller les gambettes et de chausser nous aussi nos godasses. Dès le lendemain de notre arrivée, aussitôt notre copieux petit déjeuner avalé, nous partons à l’assaut des sommets. Un sentier de gravier nous mène à un hameau entouré de cultures de mais et de jardins potagers clos.

Nous poursuivons notre ascension à travers une forêt de pins partiellement calcinée. La vision de ces troncs noircis sur fond de fougères vert tendre a quelque chose de surréaliste. On se croirait dans un décor de cinéma.
Aux pins succèdent les feuillus puis les arbres cèdent la place aux pâturages d’altitude. Après trois heures d’une bonne grimpette, nous parvenons à une bergerie au moment où le ciel décide de se lâcher. Nous avons tout juste le temps de nous mettre à l’abri à l’intérieur pour éviter le déluge. Dans un coin de l’unique pièce en terre battue, un grand lit sur lequel dort un tout jeune enfant, une table basse contre un mur et quelques tabourets en bois constituent le seul mobilier de la famille de bergers qui vit là durant les mois d’été. On se presse près du poêle qui dégage une chaleur bienfaisante, on boit un thé aux herbes et on déguste le fromage maison, sorte de feta assez salée, que nous offrent généreusement nos hôtes.


L’orage n’aura duré que le temps de notre pique-nique à la bergerie. Au moment de quitter notre abri, le ciel lavé de tous ses nuages nous gratifiera d’un soleil généreux. La descente sur la vallée nous offrira une vue splendide et totalement dégagée sur le « cercle blanc », nom donné à la couronne de sommets environnants.
A suivre…


Laisser un commentaire