Sur les rives du lac Son Koul, un attroupement se forme à proximité de notre campement. Des hommes inconnus, des chevaux partout, il règne une effervescence palpable. Trois bergers amènent un troupeau et l’excitation monte d’un cran lorsque l’un d’eux s’empare sans ménagement d’une chèvre qu’il traîne par une corne. L’animal, pressentant le danger, freine des quatre pieds. Imaginant sans peine le funeste destin de cette pauvre bête qui bêle désespérément, je me détourne pour ne pas assister à son exécution.
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En cet après-midi du mois d’août, un événement immanquable va débuter pour les résidents de cette contrée perdue : une partie d’Ulak tartysh ou « jeu de l’attrape-chèvre ». Héritée de traditions nomades et guerrières, cette sorte de « polo » traditionnel est, avec la lutte, le sport le plus prisé du Kirghizstan. Autant vous le dire tout de suite, ce jeu, pendant du bouzkachi afghan, n’est pas pour les fillettes. Il peut être très violent tant pour les cavaliers que pour leurs montures.
Tandis que l’on décapite et ampute la chèvre, un peu plus loin, les cavaliers, que l’imminence du jeu électrise, se mettent à allumer leur chevaux en leur fouettant vigoureusement la croupe pour les inciter à galoper les uns contre les autres. La vodka allume dans leurs yeux des feux belliqueux. Mieux vaut ne pas se trouver sur leur passage!
Perchés sur une camionnette déglinguée, trois gaillards font office d’arbitres. De l’autre côté de ce terrain improvisé, des hommes à cheval et des familles assises sur l’herbe attendent le début du spectacle.
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Deux équipes de cinq cavaliers se font face. L’un d’eux dépose au centre du terrain la dépouille de la chèvre. À peine a-t-elle touché le sol que les deux équipes, vociférant et gesticulant, se ruent au galop pour s’en saisir. Le match est lancé ! La mêlée est indescriptible, les cavaliers, fouet entre les dents, s’agrippent à la crinière de leur monture et se penchent en avant pour tenter de s’emparer de ce « ballon » bien particulier.
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Celui qui parvient à saisir la dépouille de l’animal fonce ensuite à bride abattue pour tenter de marquer un but en la jetant sur un petit tapis posé à même le sol.
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Et bien sûr, les cavaliers de l’équipe adverse le percutent violemment pour l’empêcher d’aller plus loin et s’emparer du butin. Chaque joueur frappe librement son cheval ou… ses adversaires ! Tous les coups sont permis !
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Galoper comme des forcenés à 3’000 mètres d’altitude pendant environ 20 minutes (parfois plus selon la partie) demande un effort considérable aux chevaux. Tiraillés dans tous les sens, ils sont dirigés sans ménagement par leur cavaliers. Ces derniers, qui essuient les coups de leur adversaires et doivent trimbaler une carcasse pesant de 15 et 20 kg, souffrent également. Mais qu’importe l’effort. Dans un pays où la force physique est une valeur sûre, le vainqueur deviendra une véritable fierté locale .
Outre l’Ulak tartysh, cet après-midi récréatif a comporté d’autres joutes. Au nombre de celles-ci, la lutte à cheval et des épreuves d’adresse consistant pour un cavalier sur sa monture lancée en plein galop à ramasser une petite boule par terre. Et il faut bien le reconnaître, ces Kirghizes sont de véritables acrobates à cheval!
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Oodarish (lutte entre deux cavaliers)
De toutes ces épreuves, vous vous en doutez, c’est l’Ulak tartysh qui m’a le plus marquée. C’était la première fois que j’assistais à un tel spectacle et j’avoue que mes sentiments à cet égard sont partagés. Ce sport d’essence guerrière (il aurait servi d’entraînement aux armées persanes) est assurément violent. Il exhale la virilité primaire, le sang et la sueur. Après l’épreuve, nombreux étaient les chevaux à la bouche rouge et la croupe striée de coups de cravache . Comprenez-moi bien, je n’aime pas cette violence faite aux animaux mais bien malgré moi, je reconnais m’être laissée prendre par l’action. Dans l’arène de ces immenses steppes d’altitude, lorsque résonne le galop sec et rapide des chevaux mêlé aux cris des cavaliers, on se surprend à encourager celui qui s’apprête à marquer. Même à travers l’objectif de mon appareil, j’ai ressenti l’excitation du jeu et ai compris le plaisir que peuvent prendre ces gens, perdus au milieu de nulle part et sans véritable distraction, à s’adonner à ce genre de sport.
Lors de ces joutes, j’ai pris beaucoup de photos, quelques unes documentaires bien « lisibles » pour montrer et expliquer ce jeu à mon retour mais ma propre sensibilité m’a très rapidement poussée dans une autre direction. Vitesse, mêlée, confusion, affrontements sont autant d’éléments qui m’ont d’emblée frappée. Pour retranscrire les émotions ressenties sur le moment, j’ai choisi d’exploiter le flou.
-7- (1/30 s f 22)
Diaphragme fermé au maximum et vitesse beaucoup trop lente pour figer l’action, l’image se détend, les chevaux s’allongent et galopent dans le cadre, les cavaliers s’animent.
Ironie de la photo, c’est lorsque la vitesse de l’appareil est la plus lente que celle des sujets se perçoit le mieux!
-8- (1/13 s f 22)
Mes camarades de rando n’ont pas compris ma démarche et se sont moqués de moi en pensant que je ne ramenais que des photos ratées…
-9- (1/25 s f 22)
Ils avaient tort!
-10- (1/10 s f22)
A mon sens, ce sont les plus réussies tant elles ont le pouvoir de me replonger immédiatement dans l’ambiance de ce que j’ai vu et vécu ce jour-là.
-11- (1/25 s f22)
Et vous qui n’avez pas assisté à ce spectacle, quel est votre sentiment à l’égard de ces photos?











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