Vous pensez à la Sierra Nevada ou à un canyon des déserts américains ?
Détrompez-vous!
Il n’est pas nécessaire de chercher l’extraordinaire et le mystérieux à l’autre bout du monde. Il niche parfois à notre insu tout près de chez nous. J’en ai eu la preuve cet été. Alors même que depuis près de trente ans, je me rends régulièrement dans le Val d’Anniviers en Valais, je n’avais jusque-là jamais entendu parler de cet endroit hors du commun mais curieusement peu visité par les autochtones et les touristes. C’est en recherchant une balade pas trop corsée à effectuer avec Laurence et sa famille en juillet dernier que j’ai découvert ce lieu envoûtant. Très facile d’accès, on y parvient en empruntant à pied depuis Chandolin un chemin traversant une belle forêt de mélèzes et d’arolles. Après quatre kilomètres, le sentier disparaît subitement et l’on découvre stupéfait un gigantesque et vertigineux cirque rocheux de 1500 mètres de hauteur. Le panorama sur l‘Illgraben, ou trou de l’enfer en dialecte haut-valaisan, est d’une sauvage beauté. Presque dépourvu de végétation, il mêle des nuances crèmes, jaunes et ocres dans un quasi désert minéral. Soumis à une érosion extrêmement active et rapide, le gouffre engloutit petit à petit les sentiers et les forêts qui le jouxtent. Les arbres du bord s’inclinent lentement et, perdant l’assise de leurs racines, finissent par verser dans le précipice. Seul un dérisoire fil de fer « protégeant » l’arrête du vide, le site est déconseillé aux tout jeunes enfants. Le vertige saisit du reste immédiatement quiconque s’approche trop près du bord. Personnellement, j’en ai immédiatement ressenti le désagréable et caractéristique picotement dans les jambes, de sorte que j’ai préféré m’allonger sur le sol pour prendre mes photos.
Corinna Bille, auteure valaisanne reconnue, a dit de cette gigantesque faille: « Cette vallée est le négatif d’une montagne, le lieu de sa disparition… Entaille immense, jaune pâle et rougeâtre, qui s’agrandit chaque année; les arbres se décrochent faîtes en avant, les pierres se cassent, les fentes s’écartent, le sol sonne creux sur les bords; tout au fond s’avance avec des tortillements et des lenteurs un torrent batracien fait de terre devenue liquide ».
La légende s’est emparée depuis longtemps de ce site d’érosion naturelle unique en Europe. Selon celle-ci, sur ce qui était alors une prairie verdoyante, venaient paître les vaches de Loèche et d’Anniviers. Jusqu’à ce que cette harmonie soit sapée par des forces maléfiques qui firent s’effondrer la montagne, engloutissant hommes et bêtes. Les quelques pâturages subsistant devinrent inaccessibles depuis Loèche. Les Anniviards en tirèrent profit mais durent en payer le prix à coup de malédictions.
Aujourd’hui l’entonnoir diabolique de l’Illgraben attire bien davantage les scientifiques du monde entier que les esprits malfaisants. Les géologues y étudient notamment le phénomène des laves torrentielles qui s’y forment presque à chaque orage, alors qu’elles sont très occasionnelles ailleurs dans les Alpes. Ce mélange de boue liquide et de gravier qui s’écoule à la manière d’une lave de type volcanique peut, grâce à sa densité double de celle de l’eau, transporter aisément des blocs de roches de plusieurs tonnes.
Si vous souhaitez en savoir davantage sur cet incroyable site long de trois kilomètres sur deux de large ou pourquoi pas vous y rendre, je vous conseille la lecture du guide des lieux mystérieux de Suisse romande de Stefan Ansermet. Il propose encore de nombreuses autres découvertes qui ne manqueront pas d’intéresser les amateurs de balades inédites.





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