Retour dans les collines du triangle d’or en Birmanie. Dans le village érigé à flanc de coteau au coeur de la forêt tropicale, nous effectuons un véritable voyage dans le passé. Au milieu des maisons, ou plutôt des cabanes de bois perchées sur pilotis, nous cherchons en vain des adultes. Pendant que nous nous intéressons à un astucieux système d’irrigation suspendu en bambou qui dessert tout le village en eau, Ah Gar, notre guide, s’est éclipsé. Il revient en nous faisant signe d’entrer dans l’une des habitations. Avant cela, il faut nous déchausser et emprunter une échelle abrupte pour gagner le 1er étage. Là, deux femmes, tout de sombre vêtues, les bras chargés de bracelets, nous accueillent. Le sourire noir de la plus âgée, la femme du chef du village, nous interpelle.
Les Ann sont également connus pour leur boucles d’oreille et leur lobes allongés
Nous sommes chez les Ann, une minorité ethnique que l’on rencontre exclusivement dans la région de Kengtung. Cette population, essentiellement animiste, vit encore comme ses ancêtres et doit la couleur noire de sa bouche au betel, une plante grimpante dont elle mastique les feuilles à longueur de journée. Les femmes renforcent encore l’effet de cette coloration en s’enduisant les lèvres d’écorce carbonisée pour obtenir une bouche très « gothique ». C’est un signe de beauté et de respectabilité les distinguant des animaux qui seuls ont les dents blanches.
L’épouse du plus haut dignitaire local nous offre du thé et des fruits. Assis à même le sol sur une sorte de terrasse, nous observons les lieux, un peu empruntés tout de même de nous retrouver là. La vue sur les montagnes environnantes est époustouflante. A travers le plancher, trois mètres en-dessous, on voit des animaux qui vont et viennent à leur guise. Des paniers suspendus servent de nichoir aux poules. La partie habitable, dépourvue de fenêtre, est très sombre. Il n’y a pas de chambre, rien qu’une vaste pièce, des nattes roulées dans un coin et au fond un immense chaudron au-dessus de quelques braises. A proximité, une vasque remplie de riz (et de mouches) et c’est tout. La région étant située à près de 1000 mètres d’altitude, je n’ose imaginer le froid qui doit régner dans ces sommaires cabanes durant la mauvaise saison.
La femme nous explique que dix personnes vivent ici mais que presque tous les adultes du village travaillent aux champs durant la journée. Sa belle-fille, un peu en retrait, porte le plus jeune de ses trois enfants sur ses genoux et le nourrit de temps en temps. Son beau visage, teinté de mélancolie attire irrésistiblement mon objectif.
Je lui demande son âge, mais comme tous les autres membres de sa tribu, elle l’ignore. Je lui montre alors mon appareil photo et du regard, elle me fait comprendre qu’elle accepte une séance de portrait. Une autre de ses filles la rejoint et tous les trois m’offrent un très beau moment de complicité.
Contrairement aux ethnies environnantes, les Ann refusent que leurs enfants fréquentent l’école. Ils doivent travailler et aider leur parents. Au cours de la conversation du reste, de nombreux gamins afflueront sur la terrasse piqués par la curiosité. Je frémis en constatant que ces mômes pas plus hauts que trois pommes escaladent les échelles comme de vrais petits singes en portant de surcroît sur leur dos des bébés. Mais ce qui effraient les parents occidentaux ne fait pas broncher les autochtones. Les femmes nous présentent des bijoux de leur fabrication. Les bracelets qu’elles portent aux poignets que je croyais massifs sont étonnamment légers. C’est de l’alu. Nous leur achetons deux ou trois babioles et leur remettons les médicaments et autres petits achats effectués par notre guide au marché de Kengtung. Nous prenons ensuite congé pour nos rendre un peu plus bas dans un maison occupée cette fois-ci exclusivement par des hommes. Dans cette société, les rôles des parents ne sont pas définis strictement. Pères et mères s’occupent indifféremment des enfants, tout comme ils se partagent les travaux des champs. Ce jour-là, les femmes étaient de corvée agricole. Les grands-parents sont également très présents.
L’harmonie qui règne au sein de ce foyer est patente. Le jeune père s’occupe de ses enfants avec beaucoup de tendresse et d’attention.
Quant au grand-père, la joie qu’il exprime lorsque nous lui remettons les photos prises par une de mes amies un an auparavant, elle fait réellement plaisir à voir. Il les exhibe fièrement devant les siens, ponctuant toutes ses phrases de « Môn, Môn » qui dans cette langue, proche du Khmer, signifie beau, bon, bien, merci … Bref, c’est semble-t-il un terme des plus positifs que nous nous empressons d’emprunter pour leur manifester notre contentement. Mais même lorsque l’on se balade hors du temps, l’heure tourne. Nous prenons congé de nos hôtes Ann pour poursuivre nos découvertes ethnographiques. Un nouveau sentier nous conduits à 15 minutes en amont jusqu’à un village Akha. En dépit de la proximité géographique, les tribus ne se mélangent pas et sont très différentes. Les Akhas (ceux-ci sont chrétiens) sont plus « civilisés » que leurs voisins Ann. Leurs enfants sont scolarisés et leurs maisons plus élaborées, bien qu’encore très basiques. A notre arrivée, des femmes portant la coiffe très particulière faites de boutons, de boules et de pièces d’argent qu’elles ne quittent paraît-il jamais, même pour dormir, se précipitent pour nous proposer de l’artisanat, essentiellement de la broderie. On sent que le tourisme est déjà passé par là.
Femmes Akha
Mais ce qui les fascinent surtout, c’est la stature de mon Romand préféré. Hilares, elles se battent pour être prises en photo à côté de son mètre 92 . L’homme de ma vie est ravi de se voir ainsi disputé par ces petites dames qui lui arrivent sous les aisselles.
Les villageois akha se sont organisés en communauté gérée par un chairman. Ici, plutôt que de distribuer des cadeaux, notre guide nous propose de faire un don qui sera utilisé pour la réalisation de projets communautaires comme un réservoir d’eau, des toilettes, ou une école. Nous passons volontiers dans la maison du responsable local pour faire une petite offrande et boire le thé mais ne nous attardons pas davantage. Sous ces latitudes, le jour diminue très rapidement. A 18h00, il fait nuit noire. Durant le trajet de retour, nous demeurons silencieux, songeant à toutes les rencontres de la journée et aux conditions de vie réellement très difficiles auxquelles ces populations retirées sont confrontées. L’hygiène est déplorables et le manque de médicaments se fait cruellement sentir surtout pour les plus jeunes. La mortalité infantile est très élevée et certains enfants présentent des gros ventres, indice typique de malnutrition. Au cours de cette excursion, nous avons essayé en outre d’aborder avec notre guide la délicate question de la culture du pavot dans cette région. Officiellement, les autorités birmanes l’ont éradiquée mais nous avons bien compris, à travers les silences embarrassé de notre homme et ses sous-entendus, qu’elle était encore bien réelle. Nous n’avons bien entendu pas vu de champs de pavot mais il ne fait nul doute que la topographie accidentée des lieux permet de cacher sans aucun problème ce qui doit l’être. Humainement, ce fut l’expérience la plus marquante de ce voyage. Nous avons vécu une journée dans une autre dimension, archaïque, primitive certes mais nous avons côtoyé des gens souriants, chaleureux, accueillants, bien plus que le sont nombre de ressortissants du monde dit civilisé. Cette expérience m’habite aujourd’hui encore et pour longtemps. Elle m’a donné le goût de voyager autrement pour mieux aller à la rencontre de l’autre, apprendre à le connaître et échanger avec lui. Ma vie ne me permet pour l’heure pas d’accomplir de tels voyages chaque année mais je compte bien dans un avenir plus ou moins proche me donner les moyens de repartir à la découverte d’autres peuples du monde.









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