Nous poursuivons notre balade sur le lac Inle. Au milieu de la troupe des pêcheurs acrobates, nous remarquons des hommes chargeant leurs barques de boue ramassée au fond du lac au moyen de longues perches. Mais qu’en font-ils donc? La réponse à nos interrogations ne tarde pas. A peine avons-nous quitté le spot de pêche que déjà notre pirogue s’enfonce dans une sorte de canal bordé d’une luxuriante végétation, hérissée d’une forêt de tiges de bambous.
Nous nous étonnons de voir les plantations onduler sous l’effet des remous créés par le passage de l’embarcation. C’est que nous ne sommes pas dans un canal mais bien sur le lac au milieu de véritables îles flottantes sur lesquelles s’affairent hommes, femmes et enfants. Ici l’un nettoie la végétation à la machette, là un autre attache des cultures à leurs tuteurs. Plus loin, des femmes récoltent des légumes. Où que l’on regarde, il se passe quelque chose dans une quiétude à peine perturbée par le clapotis de l’eau au passage d’une barque.
Lorsque les Inthas sont arrivés dans le coin au 12ème ou au 14ème siècle, les terres et les montagnes aux alentours étaient déjà occupées par les tribus Shan. Les nouveaux venus n’ont donc eu d’autre choix que de construire leurs villages sur le lac même. Et pour survivre, ils ont eu l’idée plutôt géniale de créer des jardins flottants. Pour cela ils découpent à la scie les masses de débris végétaux et de sédiments qui se sont accumulés sur les berges du lac en de grandes bandes qu’ils achètent à l’Etat et les remorquent jusqu’à leur maison pour les cultiver.
Ceux qui n’ont pas les moyens de les acheter fabriquent eux-mêmes leur île flottante avec des herbes et des roseaux tressés. Les jardins sont ancrés au fond du lac au moyen de perches en bambous ou attachés aux pilotis des maisons, puis sont recouverts de limon (ramassé au fond du lac) en quantité assez réduite pour éviter que l’ensemble ne coule. Sur ces potagers, les maraîchers font pousser toutes sortes de fruits et légumes (culture hydroponique).
Ce « sol » artificiel est tellement fertile que durant quelques mois de l’année, le lac Inle approvisionne quasi tout le pays en tomates.
Toute la vie des Inthas se déroule sur l’eau. Même les animaux sont élevés dans des écuries sur pilotis.
Malheureusement, ces jardins extraordinaires, aussi photogéniques soient-ils, constituent l’un des facteurs de menace de l’existence même du lac. Ils gagnent du terrain et couvrent une grande partie des zones proches du rivage. Ils mettent en outre à rude épreuve le fragile écosystème du lac. Espérant augmenter leur rendement, de nombreux paysans utilisent des engrais chimiques qui finissent dans l’eau. Quant aux jacinthes d’eaux, utilisées pour créer ces jardins, elles sont, en raison de leur croissance exponentielle, un véritable fléau. La densité démographique, la croissance rapide du tourisme et de l’agriculture aux alentours sont également responsables de la diminution alarmante de la surface du lac. On compte désormais plus d’une dizaine de grands hôtels autour du lac, alors qu’il n’y en avait encore que deux dans la région au milieu des années 1990. Les infrastructures de traitement des déchets et des eaux usées demeurent quant à elles insuffisantes. Selon une étude des Nations unies pour l’environnement, si la tendance se poursuit, le lac pourrait bien avoir disparu d’ici dix ou vingt ans !








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