Découverte d’un joyau inconnu, chasse au trésor, personnage mystère… L’histoire de Vivian Maier contient tous les ingrédients susceptibles d’attiser l’intérêt des foules. Il n’en a d’ailleurs pas fallu d’avantage pour que depuis trois ans, internet s’enflamme et fasse le buzz dans le monde de la photo.Vous ne connaissez pas Vivian Maier dont l’œuvre photographique immense a été découverte fortuitement il y a sept ans ? Installez-vous confortablement, je vous raconte…
LE CARTON AUX TRESORS
En 2007, John Maloof, un jeune agent immobilier de 25 ans, est à la recherche d’images pour illustrer un ouvrage sur un quartier de Chicago. Lors d’une vente aux enchères, il acquiert pour 380$ un carton de 30’000 négatifs exhumé après la liquidation d’un garde-meubles. L’homme ne trouve pas son bonheur parmi les innombrables rouleaux de pellicules non développés dont certains portent la signature d’une certaine Vivian Maier, mais il vient à son insu de mettre la main sur un véritable trésor qui va bouleverser son existence et marquer notablement le monde de la photo de rue. Ne sachant pas trop quoi faire des négatifs scannés qui révèlent essentiellement des scènes de rue, et n’en estimant pas vraiment la valeur, Maloof les publie sur Flickr.
L’élégance, la tendresse et l’humanité de ces clichés en noir et blanc de l’Amérique des années 1950-60 ne tardent pas à faire mouche.
Les commentaires élogieux affluent sur les photos de cet auteur aussi inconnu qu’énigmatique. Intrigué, Maloof se lance alors dans une véritable enquête pour tenter de découvrir l’identité du photographe mais ses démarches demeurent vaines. Ce n’est qu’au décès de Vivian Maier en 2009 qu’il parvient, grâce à la parution de son avis mortuaire, à retrouver sa trace et qu’il pourra, non sans difficultés, remonter le fil de l’existence de cette femme hors du commun.
UNE PERSONNALITÉ SECRÈTE
De nature discrète et solitaire, Vivian Maier, née en 1926 à New-York de mère française et d’un père d’origine autrichienne, a passé une partie de son enfance en France, avant de revenir dans sa ville natale en 1951. En 1956, elle s’installe à Chicago après un voyage autour du monde. Pour gagner sa vie, elle travaille comme nounou, profession qui lui offre une relative liberté et lui permet d’arpenter les rues de la ville, souvent avec les enfants dont elle a la garde. Son Rolleiflex autour du cou, elle photographie de manière compulsive accumulant plus de 120’000 prises de vue en 30 ans. Elle ne parlera de sa passion à personne et ne montrera pas davantage ses photos. Elle-même n’en verra qu’une infime partie, faute d’argent pour les développer.
Ses images cadrées au carré témoignent d’un sens aiguisé de l’observation, de beaucoup d ’humour mais aussi d’une vraie empathie pour le genre humain. Elle accorde une profonde attention aux passants qu’elle croise, à leur physionomie, leurs attitudes, saisissant leur regard tantôt frontalement, tantôt à la sauvette profitant de la discrétion que lui confère la visée très particulière de son Rolleiflex. Parmi ses milliers de photos, de nombreuses révèlent le visage d’une femme, la mine sévère, la coiffure peu apprêtée, son appareil photo sur le ventre. L’artiste est là, s’adonnant bien avant la mode des « selfie », à des dizaines d’autoportraits, jouant des reflets d’une vitrine new-yorkaise, de la brillance d’un phare de voiture, d’une ombre sur le sol…
UN FILM
Vivian Maier ne se mariera jamais et n’aura pas d’enfants. En vieillissant, elle deviendra toujours plus excentrique accumulant un fatras incommensurable de vieux journaux, de reçus, d’horaires de chemin de fer et de correspondance qui vont permettre à Maloof de reconstituer sa vie. Il a du reste consacré un documentaire à sa propre enquête « Finding Vivian Maier », présenté cette semaine dans le cadre du Festival International du Film de Fribourg. Si vous en avez l’occasion, n’hésitez pas à aller voir ce documentaire absolument passionnant. Il est déjà trop tard pour le voir à Fribourg mais sa sortie est prévue en France au début juillet. J’ai assisté hier soir à la projection de ce film qui se regarde comme véritable thriller artistique et ai appris beaucoup sur cette photographe prolifique. Les membres des familles dans lesquelles la photographe a travaillé la décrivent comme énigmatique, originale, maniaque. Pour les enfants dont elle s’est occupée, c’était une femme cultivée, ouverte d’esprit, généreuse mais peu chaleureuse. L’un d’entre eux se souvient avoir été abandonné un jour en pleine rue par la nounou partie sans préavis photographier un sujet qui l’intéressait. D’autres avouent avoir régulièrement sillonné les quartiers malfamés de leur ville dans les jupes de leur gouvernante toujours en quête d’images insolites ou avoir visité avec elle des abattoirs à bétail. Je comprends que les parents n’aient pas vraiment apprécié. A travers tous ces témoignages, cette femme ne m’est pas apparue très sympathique mais les extraits sonores des brèves séquences filmées qu’elle a également réalisées font entendre un voix douce et montrent des instants complices avec les enfants. De toute évidence, sa personnalité était des plus complexes. Mais s’il lève le voile sur de nombreux aspects de la personnalité de cette artiste, ce documentaire n’éclaircit toutefois pas le mystère de sa boulimie d’images et des raisons pour lesquelles elle n’a jamais cherché à les montrer. Et pourtant, ce n’était pas faute de savoir ce qu’elle faisait. Dans une lettre à un photographe rencontré en France avec lequel elle aurait voulu collaborer, elle écrit : « j’ai fait des piles de photos – quand je dis des piles, c’est vraiment des piles – et je pense qu’elles ne sont vraiment pas mal». Le français refusera cependant, se sentant incapable d’assumer seul une telle charge de travail.
Sans famille, Vivian Maier finira sa vie seule, s’abîmant dans l’indigence et la folie douce. Après une hospitalisation due à une chute, elle sera placée dans une maison de retraite financée grâce à la générosité de trois garçons dont elle s’était occupée pendant 16 ans. Ce sont eux qui disperseront ses cendres dans le petit bois où elle aimait les emmener en promenade durant leur enfance.
LA MISSION DE JOHN MALOOF
Maloof n’a jamais rencontré Vivian Maier mais elle a totalement changé sa vie. Après avoir racheté presque tous les lots dispersés le jour des enchères et face à l’ampleur de la tâche à laquelle il s’attelle, il abandonne son job. Se sentant investi d’une mission, il fait connaître au monde le travail de l’artiste, via des expositions, un site internet et quelques ouvrages. L’énergie débordante qu’il met à sa tâche n’est certainement pas uniquement liée à son amour de l’art mais bien à son envie de faire de l’argent avec son précieux trésor. Il n’en demeure pas moins que sans son fol engouement, les photos de celle que l’on compare d’ores et déjà à Diane Arbus ou Helen Levitt n’auraient pas enrichit l’histoire de la street phototography des années 1950-1960.
A ne pas manquer :
Vivian Meier Photographe,
Une exposition d’une soixantaine de clichés noirs et blancs au format carré, tirage à l’ancienne sur papier baryte, réalisés à Chicago.
Bibliothèque cantonale universitaire, Fribourg, du 29 mars au 10 mai 2014.
Et en France:
Vivian Maier, une photographe révélée
jusqu’au au 1er juin 2014 au Château de Tours, 25 avenue André Malraux, 37000 Tours







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